Poésie – Murièle Modély

Cynthia Girard, L’échafaud, 2004
Cynthia Girard, L’échafaud, 2004



Bouche pleine


tu es assise à table, très élégante, à faire tourner entre ton pouce et ton index
une coupe remplie d’un alcool, très élégant aussi, disons… du champagne
à laper, tu te reprends, à siroter quelques gorgées, entre deux rires et son regard

/

soudain tu te mets à tousser en postillons serrés le rêve démesuré
car tu bois une bière assise à la table écaillée, pendant que lui regarde
dans l’autre pièce, un truc ou un autre à la télé

/

tu tousses, mais ce n’est pas la bière ou la peur qu’il te voie
à cette heure déjà en train de picoler, qui te fait crachoter
de toute façon la télé est à fond, il ne t’entend jamais

/

tu bois vite, tu manges vite, tu vis vite, faut faire passer tout ça
lui ou l’autre, tu avales de travers, alors tu tousses, tu t’étouffes
et ce matin encore, ton rêve est une arête coincée dans ton gosier

/

faut faire passer tout ça
t’avais dit ça aussi quand elle avait pris l’aiguille à tricoter
t’avais dit ça tout pareil sans majuscule ni point d’exclamation
l’aiguille à tricoter en métal blanc

/

l’envie de tricoter t’est d’ailleurs passée d’un coup
quand ton regard se pose maintenant sur la pelote dans le panier
c’est bizarre mais tu penses à un cerveau sans os
des fils de laine en boule, comme du tissu cérébral,
emmêlés

/

de toute façon, le tricot c’était pour faire plaisir à ta mère
le genre de truc, penses-tu, qui plaît aux hommes, avec les turluttes
le rouge te monte aux joues, parce que ce mot tu ne le dis jamais
ta mère si

/

ton assiette aussi est rouge
tu la regardes, tu pensais que peut-être la couleur passerait avec la mousse
mais tu as beau picoler, la bière ne dissout rien
sur la table devant toi, les spaghettis figent
dans une sauce grasse à la tomate, il est neuf heures
tu n’as pas faim

/

bien sûr il ne dira rien (il ne dit jamais rien)
il n’a rien dit la veille
quand tu t’es soudain arrêtée de manger
quelque chose de coincé en travers de la gorge
il a juste frappé la table très fort
du plat de la main

/

alors tu as mis l’assiette au frigo
sans rien dire (toi non plus) parce que c’est toujours pareil
tu ne peux pas t’empêcher de tout faire de travers
non contente de vivre aux crochets
de la société, de ta mère ou des hommes
tu ne peux pas t’empêcher de te faire remarquer

/

le ventre
la bouche pleine
tout ce que tu avales
tu le recraches

/

et ce matin tu ressors l’assiette
car tu ne peux pas passer ta vie
à gaspiller tout ce qu’on s’échine
à te donner

/

tu regardes l’assiette
au milieu des rêves qui hoquètent
ceux des autres, ta mère, ton mari, les tiens
tu avales des bières, en chipotant encore
les restes de ton repas d’hier




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