La mort des avant-gardes… devrait mourir!

L’article À la recherche d’un mouvement littéraire de Judith Chetrit tente de faire la synthèse des grandes écoles, des grands mouvements et des grandes avant-gardes littéraires pour en faire transpirer le corollaire de l’écosystème actuel ; à savoir, la fin de ces entités comme symptôme de plusieurs éléments. Exercice important, cette réflexion dénote tout de même l’aporie d’une littérature comme outil de destruction et l’apogée d’une littérature microscope historique où l’action est une constatation et les combats sont institutionnalisés, rangés, bien loin.

Chetrit indique plusieurs habitudes notoires du milieu universitaire, littéraire et éditorial. Ainsi, « La classification par mouvement est un autre défi lancé à la modernité littéraire, «qui, avec le contemporain, reste jugée avec les canons littéraires du 19e siècle», avance Camille Bloomfield, post-doctorante à l’université Paris-8 et auteure d’une thèse sur «l’Oulipo, histoire et sociologie d’un groupe-monde». «L’approche par mouvement est devenue une nécessité de l’histoire littéraire, voire presque une facilité de l’esprit au même titre que la classification par genre», continue-t-elle. Une classification qui s’effectue bien souvent au détriment de la littérature expérimentale. » Le réflexe de classement historique est lui-même un lieu commun intellectuel, tellement, que rares sont ceux qui dresse un portrait a-historique ou hors-temps de la littérature. Le problème se pose alors chez les auteurs comme une inquiétude qu’on veut bien concéder : écrire contre, c’est écrire comme les avant-gardes, c’est faire un geste prévu, c’est désamorcer son propre processus créatif. Les auteurs deviennent « ceux-ci craignent la notion d’école, nourrissant l’intuition que ces apparentements vont réduire leur originalité, la ramener aux idées banales, courantes, d’une époque», avance Luc Fraisse ».

Le pont a été fait avec la postmodernité, bien des fois. C’est que « «jusqu’à la fin des années 70, on observe une littérature auto-centrée sur elle-même, assez théorique et formaliste», estime Dominique Viart. La littérature qui émerge au début des années 1980 «n’est pas une littérature qui produit des manifestes mais une littérature qui ne sait pas ce qu’elle doit écrire» et qui, observant le retour des tensions sociales, «se ressaisit du monde et redevient une littérature transitive», ajoute-t-il. Au-delà d’une homogénéité esthétique, un mouvement se caractérise par des principes et des  valeurs partagés par les membres. » Sans grand récit auquel se rattacher, l’auteur « ne sais plus quoi écrire » et revient à une certaine narration balzaco-proustienne ou la subjectivité dresse le portrait de la réalité qui l’entoure. Je dessine à gros traits, bien évidemment.

Il n’est pas sans intérêt, il me semble, de sortir de la sphère historique et universitaire pour poser la question autrement. L’avant-garde, le mouvement littéraire se construisent autour de plusieurs éléments tels que le chef, le manifeste, les organes de diffusion, etc., mais surtout, autour de la figure du groupe. Il y a quelque chose dans le climat actuel qui, au-delà de la peur d’entrer à son tour dans l’histoire de la rupture, empêche ce regroupement. Partout, une fracture du « nous » s’opère et le « je » giratoire est sous-entendu dans toutes les sphères de la vie occidentale du XXIe siècle. Qu’en pensez-vous? Que voulez-vous? Que faites-vous? Ceci est pour vous? Les autres sont tous imbéciles,  nous nous adressons à vous! Créez-vous un compte personnel et montrez à tous vos amis (seuls, eux aussi) ce que vous pensez, dites, aimez et partagez. Se joue peut-être une joute du « je » contre tous. L’atomisation du « nous » est peut-être au centre des sociétés réseaux sociaux où on crée la nouvelle et où le combat reste individuel, où le réflexe de rassemblement se fait en cagibi autour d’un tweet mis en favori trente fois et retweeté par quatre auteurs de Gallimard.

Charles Dionne

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