Amour Debout – Mélina Bernier

Mélina Bernier et les éditions de La Peuplade lançaient le recueil Amour Debout à la librairie Le Port de tête jeudi le 5 avril 2012.

« désuète la parole » (p. 60)

« ce claquement de langues » (p. 61)

Dès les premiers vers, Amour Debout se déploie dans un langage court, syncopé… dans l’« ombrage / entre les charpentes / bétonnées / versant lumineux ». «[P]erdrons-nous le jour? » se questionne-t-on en fin de vers (p. 11). Le verbe est essoufflé et le poème s’en trouve dépouillé davantage. Si le blanc de la page occupe la majeure partie du recueil, il n’est pas le reflet d’un dénuement simple, d’une subjectivité ou d’un intimisme appuyé. L’espace et la verticalité qui ponctuent les intervalles silencieux sont plutôt symptomatiques de la figure d’un « je » qui lentement se fragilise.  Chez Mélina Bernier, le destinateur et la langue se précarisent en de rares traces, victimes d’un réel désertique, conséquence d’un bouleversement qui échappe au lecteur. La poussière, dans Amour Debout, vient tout juste de retomber…

D’emblée, la question du lieu est posée. Le recueil, par le fait même, s’inscrit dans « quel / territoire / par-delà les éboulis? » (p. 41). Si l’espace reste inconnu et n’est pas décrit dans sa substance, c’est bien parce qu’il est en pleine déconstruction, qu’il a subi une attaque dévastatrice dont on ignore les causes. Que reste-t-il, alors, après la dévastation? Le monde a réellement été saccagé. « Nomades / après le séisme / un attroupement / dérange / autour des cabanes / bancales » (p. 13) n’est pas sans rappeler les romans post apocalyptiques tel The Road de Cormac McCarthy où la vie devient errance et la survie pousse les corps, les uns loin des autres, alors que survient un « retour / à la tribu » (p. 22) et que renaît l’espoir de la genèse de l’humanité. C’est un monde silencieux où la famine règne et « s’achève l’abondance » (p. 47). Le quotidien reprend alors lentement ses forces, après la tempête et le combat : « ecchymose sous l’ourlet / les missiles / grouillent ». La menace des « missiles » pointe toujours et on imagine des obus et des mines, symboles d’un ancien conflit, disséminés un peu partout portant une mémoire belliqueuse: où l’on marche « d’une crevasse à l’autre » (p. 32) et entre les « ravins profonds » (p. 41) plane une réminiscence terrifiante.

C’est dans ce contexte des plus complexes qu’ évolue la figure du narrateur. Et face de cet imposant désordre, il s’efface. Forcément, la présence d’un destinataire conserve ici une valeur incertaine. Qui parle? À qui? Tout ça rappelle le fameux « qu’est-ce qui parle? » des années 1950. Un « je » témoigne des cendres : « je guette / des cailloux / crépitent sous nos bottes » (p. 76) ; deux « me » sont en péril : « monstre / tu me dévores » (p. 58) ; quelques « nous » font l’objet de questions : « perdrons nous / le jour? » (p.11) ; une deuxième personne du singulier s’affaisse : « où nul bateau / ne quitte / tu t’enfonces » (p. 67), « tu piques / dans le bleu et noir / corps / la nuit / offrande sans dieux » (p. 21). L’élocution est interrogation, comme l’acouphène s’installe et déstabilise l’esprit après un grand coup. Et dans ce grand vide, ne s’animent que des enfants. Mais encore, ils jouent avec les vestiges de l’incident. L’enfant « siffle / un blindé / cahote / entre les mines / la machine » (p. 43) ; ils « lancent / des casques » (p. 46). Des casques de soldats?

Le réel se crée avec difficulté, se frappant à la dévastation du poème, aux fragments d’une description qui ne peut que rester floue. La référence à un réel est immédiatement déconstruite et reconfigurée dans un système de fragments. Une expiration de peu de mots pour créer une réalité évanescente ou l’humanité ne compte plus que des enfants et le territoire ne s’étend plus que dans les ruines d’une catastrophe mystérieuse.

Une impressionnante fragilité se dégage de la lecture du recueil. Son langage se dévoile comme un matériau friable: une fragilité qui n’est pas du ressort de la magie du verbe, mais plutôt de sa ramification et de sa retenue. Le poème de la page trente-sept est très éloquent à ce sujet : « disparaître / par enchantement » (p. 37). C’est bien le langage, les mots et la poésie qui littéralement disparaissent dans Amour Debout. Et alors que s’étend un horizon duquel on a « extrai[t] / toute couleur » (p. 55), la vie apparaît dans l’obscurité du cratère : « là / un hélianthe / ravins profonds / en continu » (p. 40). Cette fleur jaune – unique floraison – fait figure de mirage, d’une mémoire qui va au-delà de la mort qui plane partout dans le recueil et qui revient là où les couleurs n’étaient pas encore le symbole de quelque chose qui a disparu.

Charles Dionne

L’entrevue avec Mélina Bernier ici

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