Entrevue – Mélina Bernier

À la table la plus proche de la fenêtre, je filme un instant avec mon téléphone la manifestation étudiante qui descend tranquillement Saint-Denis. Je tweet mon 30 secondes de documentaire et commande un simple court à la serveuse du Quai des brumes. Je ne sais pas si leur café est bon. Mélina Bernier arrive justement pendant que je le déguste. Verdict : il est bon. Elle s’assoit et me demande comment se déroulera l’entrevue: si c’en est une. Je prépare mon cahier de notes en lui disant que j’ai quelques questions, mais que j’aimerais mieux qu’on discute de poésie. Derrière elle, la manifestation continue.

Auteure de son premier recueil, la question du passé immédiat surgit naturellement. Elle m’apprend qu’elle a fait un DEC en arts et communications pour s’intéresser au journalisme, mais que quelques cours de création avaient peut-être déjà semé l’idée d’un autre genre d’écriture. Ont suivi un baccalauréat en philosophie et politique et une maîtrise en travail social. Et c’est au cœur de son emploi, qu’un désir de dire s’est concrétisé.

Je ne vois plus de manifestants.

En travaillant aux côtés des gens qui constituent ce qu’on appelle la marginalité, le rapport à la parole lui est apparu désamorcé. Ce n’était pas le fait de dire, qui semblait buter quelque part, mais le geste de « se » dire, de parler de soi et de se livrer par la parole. Le mur lui a semblé grand pour ces gens qui finissent bien souvent par se faire tendre une main paternelle, remâcher une victimisation automatique et traiter par une moralité bourgeoise qui les infantilise. Dans un tel contexte, pourquoi tenter de sortir de l’exclusion par le discours, s’il n’est que récupéré, s’il n’est pas entendu?

Bernier m’explique alors que c’est là que s’est opéré un désir de briser le discours binaire et l’omniprésence de la perspective manichéenne sur l’identité et sur les genres. Contre un certain cynisme et une impossible nuance, elle a opposé la primauté de la rencontre et l’espoir de toucher les gens. Je pense alors que c’est un peu en écoutant les gens parler d’eux-mêmes, de certains passages de leur vie, qu’on apprend l’humanité et que rencontrer quelqu’un, c’est peut-être une question d’histoire. Elle a eu envie d’accompagner les gens vers la poésie, les faire dire, chercher la parole.

Le discours s’épuise, me dit-elle, et j’acquiesce par réflexe. Je parle souvent de discours et d’épuisement dans la même phrase. Son désir de dire est donc une réaction à ce phénomène, autant d’un point de vue social que politique. Elle me dit que la communication n’est pas uniquement une affaire de méthode de communication et sa pensée me fait sourire tellement elle me semble juste : on passe nos études à apprendre à communiquer des idées en utilisant une introduction, des arguments principaux et secondaires, une conclusion et une ouverture, mais communiquer entre nous reste un exercice extrêmement compliqué. Alors qu’une quantité imposante de méthodes et de manuels de communications est publiée chaque année, au-delà des épreuves uniformes de français, la communication interpersonnelle est toujours maladroite et s’attarde en surface. Je me demande si la poésie peut y faire quelque chose. Il me semble que oui. C’est devant cet état des choses que Mélina Bernier considère si important le lieu de la rencontre, de la quête de l’autre.

En parlant de sa poésie, elle me présente la grande lectrice en elle. Celle qui a été touchée par le caractère concret, portée vers le dialogue de Jack Kerouac, de sa mobilité, de son américanité et de l’état méditatif de la quête du lieu ; celle qui aime Hemingway qui va droit au but et qui porte une matière brute ; celle qui lit Marie Uguay et Kim Doré, qui fréquente les éditions de L’Écrou et La Peuplade. Lorsqu’elle parle de ses lectures d’auteurs contemporains, je lui demande ce qu’est devenue la poésie actuelle. Selon elle : le décloisonnement. Le respect d’une forme anthologique a fait place à la recherche d’une voix d’abord authentique qui se construit au centre d’une liberté du lexique et de l’énonciation. La figure de poète n’a plus rien à voir avec celle du poète déchu. Son commentaire me fait rire. Les poètes déchus me font rire. L’élocution n’a plus de cadre et est portée, selon elle, par un sens du collectif. Elle est marquée par le retour vers l’autre. J’ai envie de noter, par sa « tentative » du retour vers l’autre.

La manière dont elle parle de son écriture semble se rattacher au même constat. Elle me dit qu’elle ne veut pas parler d’elle-même, qu’elle tente de dépasser ses environnements immédiats. Et bien qu’elle perçoive son discours comme poétique, il lui semble qu’il lui est impossible de le concevoir entièrement apolitique, que ce soit en voulant détruire le binaire et le manichéen ou que ce soit en cherchant à définir le lieu actuel de la société québécoise. La question « et après, maintenant, ou est-il ce lieu? » l’anime. Alors qu’elle me parle de ce qu’elle voit d’universel dans l’expérience de la destruction sans avoir à la vivre, je pense qu’il y a différentes manières d’être détruit, et je pense à son recueil, à la destruction que j’y ai perçue.

Son recueil est le fruit d’un travail édifiant et agréable avec Claudine Bertrand dans le cadre du programme de parrainage de l’UNEQ. Neuf personnes participaient avec elle : neuf autres femmes qui avaient des projets de romans historiques et jeunesse. Je ris à nouveau en pensant à quel point ce genre d’anecdote peut en dire long sur l’état de la littérature aujourd’hui : un dixième de poésie autour de romans historiques au Renauld Bray et au Archambault, lieu sans homme, pour ce que ça peut vouloir dire.

Charles Dionne

Le compte rendu critique de son recueil Amour debout ici

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