La fêlure (Annexe I) – Là, on jase!

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Le fait de toujours préférer la paix à la vérité, de ne jamais lever la voix et de laisser faire et dire, même lorsque nous ne sommes pas d’accord, au nom du calme et de la non-confrontation, peut-être que cela, aussi, à sa manière, cause une certaine maladie relative à ce choix de vie. Je crois que si les gens de mon pays souhaitent mourir aussi souvent, c’est parce qu’il n’y a plus de politique autour de nous.

Maxime-Olivier Moutier, Pour une éthique urbaine

 

Je crois que nous sommes en train de créer une poche d’air dans cette asphyxie qui nous sert de demeure collective depuis beaucoup, beaucoup trop longtemps, c’est tout que je voulais vous dire. Elle est reconnaissable à cette énergie inusitée qui nous emplit soudain, nous fait bomber le thorax, lever la tête et serrer les poings. Elle est reconnaissable aux gaz que l’on nous lance pour la boucher et au nombre de fois par jour qu’on nous hurle dessus de fermer nos gueules. Respirer fait des jaloux chez ceux qui se croient déjà morts tant on les a enterrés, ça va de soi. C’est d’eux dont je veux vous parler.

Pas d’un gouvernement petit, gris et corrompu, couché en furet entre le monde corporatif et la mafia qui convoque une conférence de presse pour annoncer, la voix enrouée, le regard fuyant, qu’il refuse de s’asseoir avec ses enfants parce qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs. Encore moins de propositions, d’amendements, de modes de financement. Tout cela mérite d’être analysé, et l’est quotidiennement de très belle manière. Mais vu l’ordre actuel des choses, ça me semble secondaire. Interchangeable. Un prétexte tout au plus. Une injure de plus qui, on ne sait trop comment, a rallumé un feu qu’on croyait noyé. Qu’on a protégée de nos mains toutes petites et sur laquelle on a soufflé avec le peu de voix qu’on avait jusqu’à se souvenir de quelque chose d’enfoui très profondément par papa et maman dans la bière cheap, les téléromans, la médication, les plans de retraite, les fantasmes de coupe Stanley. Et maintenant ils nous regardent. Voient dans notre oeil cette lumière nouvelle, l’arrogance de la liberté. Et ils sont terrifiés. C’est d’eux dont je veux vous parler.

Les évènements récents sont le grand reality check d’une génération, c’est un phénomène rare et précieux. Ils nous permettent de mettre en lumière ce qui normalement se cache dans l’arrière-scène de notre société sclérosée; le mépris populiste des médias, le fascisme latent du beau-frère, le coup de bâton dans face du pouvoir, la peur du changement d’un peuple comme un vieillard amer qui regarde un show comique à la tv en grattant son 6/49 pendant qu’on démolit sa maison au bulldozer. Ils nous ont aussi permis d’ouvrir une boite de pandore qui trainait depuis longtemps, et ma foi présentement elle m’effraie un peu.

La question de l’aliénation est celle qui me préoccupe aujourd’hui, et c’est celle qui devrait aussi vous préoccuper. J’ai la nette impression que nous avons fait tous les bons moves jusqu’ici, et que c’est là que nous sommes rendus, un peu pris au dépourvu.

Nous nous sommes levés, nous avons marché, nous avons bloqué, nous avons bousculé, nous nous sommes battus. Nous nous sommes parlé, avons créé des ponts, des réseaux de diffusions, une véritable machine pour nous reconnaître, nous indigner, combattre la désinformation, les tentatives d’écrasement et les tactiques de divisions, et nous avons compris. Compris une chose toute simple; que la différence entre la réalité et les fictions de leurs empires médiatiques, c’est que dans la réalité l’histoire peut être changée. Nous nous retrouvons aujourd’hui dans cette poche d’air, cette bulle de résistance, à nous encourager, à croire, à briller, à nous baigner de la dignité nouvelle de ceux qui savent qu’ils sont debout, et qu’ils ne sont plus seuls.

Maintenant cette bulle m’inquiète.

Il est nécessaire d’en sortir, de prendre toute l’énergie qu’on y a puisé et de s’en servir pour aller ailleurs. Et la question fondamentale, maintenant, c’est: comment on leur parle? À eux. Mononcle André, grand-maman Thérèse, le beau-frère mécanicien, le voisin Pierre qui se fait une fierté d’avoir mangé de la marde toute sa vie, et qui trouve profondément irritant qu’une génération qui devrait lui être reconnaissante de toute ces montagnes de marde d’héritage vienne lui dire que ce n’est pas très nourrissant?

C’est la question qui me préoccupe. Le point tournant qui décidera de tout le reste. Parce que les gouvernements passent. Les décisions d’état se modifient. Mais le peuple, on ne peut pas le congédier. Ni lui faire la guerre. L’escalade en ce sens est perdue d’avance, vouée à l’échec et au discrédit de tout notre mouvement. D’abord parce qu’on l’aime, profondément, ce peuple, et qu’on a même la prétention de lutter en son nom, pour son avenir, sa survie. Ensuite parce qu’on comprend très bien qu’il n’est pas méchant, qu’il a peur.

Nous n’avons pas de dirigeants de monopoles médiatiques qui nous doivent des faveurs pour services rendus. Nous n’avons pas de valises pleines de petites coupures d’argent public à refiler à des spécialistes en damage control et en relations publiques afin d’échafauder des menteries assez grosses pour passer, à répéter assez souvent qu’elles semblent aller de soi.

Mais nous avons quand même quelque chose; nous avons raison.

Il est épatant de constater avec quelle facilité on peut démonter même le plus hostile des vieux chiâleux dérangé par l’agitation actuelle du Québec. J’en ai fait l’expérience récemment, simplement en ravalant mon envie d’envoyer chier avec vigueur un inconnu qui m’a apostrophé en gueulant contre ces « enfants-rois-bébés-gâtés qui veulent toujours plus de tout gratis en saignant le pauvre contribuable ». Eh oui, il pense ça, mononcle, c’est ce qu’on dit dans le journal. J’ai pris deux minutes et je me suis assis avec lui pour lui expliquer quelque chose d’encore mystérieux en dehors de notre bulle : que les étudiants en grève ne seront même plus au études quand la hausse entrera en vigueur. Qu’ils se font battre et gazer quotidiennement depuis trois mois pour les générations à venir. Je l’ai convaincu en deux minutes. Il était très, très soulagé. Comme libéré. Parce que ça fait mal, maudire ses enfants.

Il y a beaucoup d’autres choses à expliquer à mononcle. Parce qu’on lui a menti, et qu’au fond, il le sait. Et qu’il ne trouve pas ces gens qui lui mentent particulièrement sympathiques. Il est simplement assez habitué au mensonge, c’est du connu, et c’est plus rassurant que l’incertitude de l’indignation. Il est bête au premier abord, certes. Un peu amer et jaloux; c’est de l’envie.

Et on envie pas ce qu’on exècre, mais ce qui nous fait défaut.

Il n’est pas si loin de la rue, mononcle. Quoi qu’on en dise, il ne va pas laisser un gouvernement de mitaines rétablir le droit de cuissage sur ses enfants.

Il faut lui parler.


Jp Tremblay

Avec

Laurie Bédard
Charles Dionne
Gautier Langevin
Alice Michaud-Lapointe
Fabrice Masson-Goulet
Samuel Mercier
Mathieu Poulin
Éric Samson

Ce texte est publié en simultané sur La Swompe

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