La fêlure (Annexe II) – Québec, 2012

15 Mai

Je m’appelle Sylvie-Anne Boutin. J’ai 24 ans, je termine mes études de deuxième cycle en littérature à l’Université de Montréal. Depuis quelques mois, je ne vais pas très bien. En fait, je ne vais pas bien du tout. Je n’ai plus la force de m’aventurer dans les grandes métaphores. Cette crise, elle était nécessaire, mais ses conséquences me pétrifient et me lèvent le cœur. J’alternerai entre le je et le nous, pour moi, maintenant, ça n’a plus d’importance, c’est la même chose.

Je croyais bêtement que l’égalité, la démocratie et le respect primaient avant toute chose, avant tout autre débat politique et économique. Je pensais même que c’était une évidence. Contester les choix gouvernementaux était tout à fait légitime, puisque nous étions dans un régime démocratique. De la part d’un gouvernement attiré par le néo-libéralisme et corrompu jusqu’à la moelle, je ne pouvais vraiment rien attendre. Le mépris de ce gouvernement, des recteurs et des éditorialistes populistes assoiffés de capital politique m’a aussi prouvé que la justice était quelque chose de bien abstrait et complètement obsolète devant le discours des gens d’affaires. Prendre la parole, en 2012, est automatiquement critiqué, inconçevable, indécent. La démocratie apprise à l’école ne semble pas être une règle absolue et au Québec, en 2012, elle porte une drôle de couleur.

Pendant que le débat s’enlise, que les camps se polarisent, nous attendons une sortie de crise respectable mais de plus en plus impossible. Débat de sémantique sur débat de sémantique, nous, les étudiants et les étudiantes, refusons tout de même d’abdiquer malgré l’absurdité d’un gouvernement corrompu et dangereux au pouvoir. Nous avons saisi  rapidement que le véritable enjeu dépasse largement l’augmentation des frais de scolarité. La crise actuelle déroge des crises précédentes; la paix sociale n’est pas entravée que pour 1625 $ de hausse. Prétendre le contraire vient démontrer une malheureuse méconnaissance du débat.

J’ai appris à mes dépens et assez rapidement que les policiers, « agents de la paix », protègent les vitrines des commerces, mais pas les vies humaines. La répression policière, ça arrive ailleurs, ça arrive aux autres, puis ça arrive à soi. J’ai compris rapidement que le débat de fond, le débat de société que nous souhaitons si avidement s’éclipsait pour laisser place à un discours emprunt de démagogie, de débat de sémantique et de lâcheté.

NOUS, la jeunesse « apolitique », nous nous sommes levés et avons décidé de revendiquer nos droits, de réveiller la population endormie depuis trop de décennies. Notre argumentaire, celui des syndicats et des chercheurs en économie n’a pas alarmé les Libéraux. Il fallait s’y attendre. Cette hausse est une affaire de valeurs et de principes. Partout au Québec, de l’Outaouais aux Iles-de-la-Madeleine en passant par St-Félicien jusqu’à Sherbrooke, le carré rouge est devenu un symbole phare de la lutte estudiantine. Montréal accueille manifestation sur manifestation, souvent empreintes d’une rare brutalité, mais aussi d’une belle inventivité (et, celles-là, les journaux n’en parlent pas). Toutefois, la région de Québec, comme toujours, s’est vautrée dans son confort bien conservateur, royaume des radios poubelles, incapable de regarder par delà ses petites frontières et de voir que, partout autour, les gens étaient en marche. Car avant les universités et les égalités, sociales, à Québec, il y a l’amphithéâtre.

Les véritables enjeux n’ont pu qu’être effleurés. Ceux et celles qui se targuent à nous traiter d’enfants-roi et d’idéalistes me semblent avoir une vision bien courte de la société. Je me suis faite taxer de tous les noms et j’en remercie toutefois mes détracteurs; je n’en suis sortie que plus forte, convaincue qu’il fallait à tout prix un grand vent de changement. Je suis peut-être jeune et conne, mais je n’accepterai plus le saccage de ma société. Si être jeune et conne, c’est contester l’ordre établi, prendre la parole dans l’espace public contre le gouvernement, oser la désobéissance civile et protéger des valeurs fondamentales, alors je suis jeune et conne. Et fière de l’être. La crise aura formé beaucoup de jeunes et cons et c’est très bien comme ça.

Et puis je relis Roland Giguère et je reprends des forces.


la grande main qui nous cloue au sol

finira par pourrir

les jointures éclateront comme des verres de cristal

les ongles tomberont

la grande main pourrira

et nous pourrons nous lever pour aller ailleurs[1].


Le Québec a une richesse, une culture et des valeurs fortes qui méritent sincèrement d’être défendues.

Bref, je ne vais pas très bien. Je suis épuisée, déprimée, chaque jour un peu plus révoltée. Mais je ne serai jamais seule.


Sylvie-Anne Boutin



Avec
Laurie Bédard
Charles Dionne
Gautier Langevin
Alice Michaud-Lapointe
Fabrice Masson-Goulet
Samuel Mercier
Mathieu Poulin
Éric Samson

Ce texte est publié en simultané sur La Swompe


[1] Roland Giguère, « La main du bourreau finit toujours par pourrir » dans L’âge de la parole, Montréal, Éditions de l’Hexagone, 1965, p. 17.

Une Réponse to “La fêlure (Annexe II) – Québec, 2012”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Table des matières – La fêlure « POÈME SALE - 30 novembre 2012

    […] La fêlure (Annexe II) – Québec, 2012 […]

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Poème Sale

Poésie - Création - Commentaire

trajectoires vers l'incertain

module d'exploration

Les Épuisés

Pour la libre diffusion des écrits épuisés ou pas trouvables.

LA SURPRISE

Surprise, mes mains sont dans tes pants.

rhizomiques

archives numériques ouvertes : littérature, art, philosophie

Terrain vague~

Rock /oblique/ sur CKRL 89,1 | mercredi 22::00

austylonoir

Blog centré autour de l'écriture.

Hoche'élague

Espace littéraire et photographique

Éclats et balbutiements

Accidents poétiques à coeur ouvert.

aesmithwriter

This WordPress.com site is the cat’s pajamas

i am so coquette

Choses que je comprends ou non dans cette vie.

Ce qu'il reste de nous

nulla dies sine linea

Littéraire Déchu

Analyses littéraires et vraies affaires

ils sont partout

L'écrivain boit son café chaque matin. On s'en fiche. Mais il le boit quand même.

Gabrielle Tremblay #prose

Vitrine sur mes oeuvres, prose éclectique, douceurs et brutalités. Contient des éléments qui pourraient ne pas convenir à tout le monde.

Librairie L'Échange

Livres, vinyles, CDs & DVDs d'occasion sur l'avenue Mont-Royal à Montréal

Madame Chose

Guide du bien-vivre à l'usage de la jeune femme moderne

TERREUR!TERREUR!

Centrale d'écrivains.

Ed's Hardcorettes

Envoyez vos photos à // Send your pics to edouardbond [at] gmail.com

Saint-Henri

A literatura é a maneira mais agradável de ignorar a vida. -Fernando Pessoa

DPLRD

ABRIS DE PARLURE | DANNY PLOURDE

Sylvie Isabelle

De tout et de rien. Juste pour le plaisir.

Taxi-Brousse

Pérégrinations d'une technomade

jazzyjazz

...métaphores peau et tic, textes pour adultes, poésies, haïkus, écritures de l'instant...

Paul Kawczak

lyrisme naïf et histoires mortes

Ressac artistique

RESSAC n.m. (esp. resaca). Retour des vagues sur elles-mêmes, lorsqu'elles se brisent contre un obstacle.

LUNETTES ROSES

pré[textes] artistiques et autres produits dérivés poétiques

BLEUEMARIE

Le dilletantisme ou la vertu

La main cornue

Littérature et tout le reste...

Flo

La Photographie en Photo

A storytelling home

Modern tales of a messy abode

Who The Frack Is MarieLuneHB

A fine WordPress.com site

nepleurepaspetitefille

Just another WordPress.com site

On jase là !

A fine WordPress.com site

Coop Paradis

coopérative de solidarité

%d blogueurs aiment ce contenu :