La fêlure (Annexe II) – Québec, 2012

Je m’appelle Sylvie-Anne Boutin. J’ai 24 ans, je termine mes études de deuxième cycle en littérature à l’Université de Montréal. Depuis quelques mois, je ne vais pas très bien. En fait, je ne vais pas bien du tout. Je n’ai plus la force de m’aventurer dans les grandes métaphores. Cette crise, elle était nécessaire, mais ses conséquences me pétrifient et me lèvent le cœur. J’alternerai entre le je et le nous, pour moi, maintenant, ça n’a plus d’importance, c’est la même chose.

Je croyais bêtement que l’égalité, la démocratie et le respect primaient avant toute chose, avant tout autre débat politique et économique. Je pensais même que c’était une évidence. Contester les choix gouvernementaux était tout à fait légitime, puisque nous étions dans un régime démocratique. De la part d’un gouvernement attiré par le néo-libéralisme et corrompu jusqu’à la moelle, je ne pouvais vraiment rien attendre. Le mépris de ce gouvernement, des recteurs et des éditorialistes populistes assoiffés de capital politique m’a aussi prouvé que la justice était quelque chose de bien abstrait et complètement obsolète devant le discours des gens d’affaires. Prendre la parole, en 2012, est automatiquement critiqué, inconçevable, indécent. La démocratie apprise à l’école ne semble pas être une règle absolue et au Québec, en 2012, elle porte une drôle de couleur.

Pendant que le débat s’enlise, que les camps se polarisent, nous attendons une sortie de crise respectable mais de plus en plus impossible. Débat de sémantique sur débat de sémantique, nous, les étudiants et les étudiantes, refusons tout de même d’abdiquer malgré l’absurdité d’un gouvernement corrompu et dangereux au pouvoir. Nous avons saisi  rapidement que le véritable enjeu dépasse largement l’augmentation des frais de scolarité. La crise actuelle déroge des crises précédentes; la paix sociale n’est pas entravée que pour 1625 $ de hausse. Prétendre le contraire vient démontrer une malheureuse méconnaissance du débat.

J’ai appris à mes dépens et assez rapidement que les policiers, « agents de la paix », protègent les vitrines des commerces, mais pas les vies humaines. La répression policière, ça arrive ailleurs, ça arrive aux autres, puis ça arrive à soi. J’ai compris rapidement que le débat de fond, le débat de société que nous souhaitons si avidement s’éclipsait pour laisser place à un discours emprunt de démagogie, de débat de sémantique et de lâcheté.

NOUS, la jeunesse « apolitique », nous nous sommes levés et avons décidé de revendiquer nos droits, de réveiller la population endormie depuis trop de décennies. Notre argumentaire, celui des syndicats et des chercheurs en économie n’a pas alarmé les Libéraux. Il fallait s’y attendre. Cette hausse est une affaire de valeurs et de principes. Partout au Québec, de l’Outaouais aux Iles-de-la-Madeleine en passant par St-Félicien jusqu’à Sherbrooke, le carré rouge est devenu un symbole phare de la lutte estudiantine. Montréal accueille manifestation sur manifestation, souvent empreintes d’une rare brutalité, mais aussi d’une belle inventivité (et, celles-là, les journaux n’en parlent pas). Toutefois, la région de Québec, comme toujours, s’est vautrée dans son confort bien conservateur, royaume des radios poubelles, incapable de regarder par delà ses petites frontières et de voir que, partout autour, les gens étaient en marche. Car avant les universités et les égalités, sociales, à Québec, il y a l’amphithéâtre.

Les véritables enjeux n’ont pu qu’être effleurés. Ceux et celles qui se targuent à nous traiter d’enfants-roi et d’idéalistes me semblent avoir une vision bien courte de la société. Je me suis faite taxer de tous les noms et j’en remercie toutefois mes détracteurs; je n’en suis sortie que plus forte, convaincue qu’il fallait à tout prix un grand vent de changement. Je suis peut-être jeune et conne, mais je n’accepterai plus le saccage de ma société. Si être jeune et conne, c’est contester l’ordre établi, prendre la parole dans l’espace public contre le gouvernement, oser la désobéissance civile et protéger des valeurs fondamentales, alors je suis jeune et conne. Et fière de l’être. La crise aura formé beaucoup de jeunes et cons et c’est très bien comme ça.

Et puis je relis Roland Giguère et je reprends des forces.


la grande main qui nous cloue au sol

finira par pourrir

les jointures éclateront comme des verres de cristal

les ongles tomberont

la grande main pourrira

et nous pourrons nous lever pour aller ailleurs[1].


Le Québec a une richesse, une culture et des valeurs fortes qui méritent sincèrement d’être défendues.

Bref, je ne vais pas très bien. Je suis épuisée, déprimée, chaque jour un peu plus révoltée. Mais je ne serai jamais seule.


Sylvie-Anne Boutin



Avec
Laurie Bédard
Charles Dionne
Gautier Langevin
Alice Michaud-Lapointe
Fabrice Masson-Goulet
Samuel Mercier
Mathieu Poulin
Éric Samson

Ce texte est publié en simultané sur La Swompe


[1] Roland Giguère, « La main du bourreau finit toujours par pourrir » dans L’âge de la parole, Montréal, Éditions de l’Hexagone, 1965, p. 17.

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