Laurence Gough – Le petit gars deviendrait une étoile de la balle-molle




Ce serait un match historique, diffusé à la télé partout en Amérique.


Dès l’annonce de sa tenue, des semaines plus tôt, le maire du village accueillant l’événement aurait fait remplacer les vieilles estrades de bois du terrain de balle-molle par de nouvelles en métal, très grandes. Une statue de bison, emblème de l’équipe locale, aurait été installée à l’entrée du village sous la pancarte souhaitant la bienvenue à qui empruntait la rue principale. La boulangère se serait mise à confectionner des baguettes en forme de battes et des pains ronds à l’image de balles. Chacun aurait décoré la devanture de sa maison aux couleurs de l’équipe, mieux qu’à Noël.


Le jour du match, des limousines décapotables afflueraient dans les rues avec à leur bord les grosses légumes du pays, suant dans leur costume cravate, s’épongeant le cou avec le foulard de leur épouse. Le président serait même là. Ce jour-là, les enfants, les hommes, les femmes du village seraient tellement excités qu’ils auraient tous oublié de faire quelque chose avant de partir de chez eux, et en courant vers le parc, les uns se désoleraient d’être toujours en pyjama, les autres trébucheraient sur leurs lacets détachés, ou bien s’effrayeraient d’encore tenir à la main leurs aiguilles à tricoter. Malgré cela, chacun refuserait de faire demi-tour : rien ne leur ferait manquer une seconde du match.


C’en serait un terriblement houleux. De manche en manche, les deux équipes se maintiendraient à égalité à coups de balles papillons, de chandelles, de doubles, de triples, jusqu’à ce qu’à la sixième manche, les visiteurs prennent une avance fulgurante et terminent avec un amorti-suicide à ce point vicieux qu’il donnerait à l’équipe hôte une raclée dont elle ne saurait se relever. Les estomacs se noueraient. Les hot-dogs se mettraient à former des piles dont l’odeur se répandrait jusqu’au hameau voisin.


En début de septième manche, un frappeur de l’équipe hôte enregistrerait trois prises ; les grosses légumes réclameraient des seaux pour y suer. Deux tours plus tard, les visiteurs coinceraient un joueur de l’équipe locale en souricière, le forçant à courir d’un côté et de l’autre jusqu’à l’étourdir. Alors qu’il trébucherait en route vers le deuxième but, on en profiterait pour le retirer. L’entraîneur jetterait son veston dans la poussière. Un silence funèbre se ferait dans l’assemblée. « C’est fini, les gars » murmurerait le coach.


Alors, du haut des estrades, comme un oracle, une voix s’élèverait. « Laissez-moi jouer. »


Lentement, tous se tourneraient vers le point d’où serait parvenue la voix. Le petit gars se tiendrait debout sur son banc, droit et fier. Des murmures parcourraient l’assemblée. Le petit gars descendrait une à une les marches de l’estrade.


Les visiteurs se mettraient à glousser. Les joueurs de l’équipe hôte jetteraient leur casquette. L’entraîneur cracherait par terre. Puis, il éclaterait d’un rire malheureux et dirait, en secouant la tête : « C’est foutu de toute façon. Aussi bien donner au public une bonne rigolade. » En singeant une révérence, il s’écarterait pour laisser entrer le petit gars sur le terrain.


Celui-ci se pencherait pour prendre une batte et se dirigerait vers le marbre en adressant un salut aux joueurs locaux, qui s’échangeraient des regards consternés.


Il se placerait en position de frapper, les jambes écartées, les mains solidement agrippées à la batte, puis il lèverait les yeux au ciel. Ses pensées se tourneraient vers son meilleur ami, la brute sans père ni mère au nom plein de o et de p qui sonne comme un coup de canon, son meilleur ami parti sur un continent ou un autre à la recherche de lui-même. Il dirait : « Celle-là elle est pour toi. » Puis il hocherait la tête à l’intention du lanceur.


Sitôt la balle envoyée, sitôt cognée, elle filerait comme l’éclair, comme une flèche, un feu d’artifice, une fusée, une comète, haut, à des altitudes jamais atteintes ; disparue. Le petit gars se lancerait dans une course effrénée, première base, deuxième base, troisième base, marbre!





L’équipe l’y attendrait. Les journalistes, les photographes. Les grosses légumes. Tout le village. On se presserait autour de lui. L’entraîneur tirerait de sa poche une liasse de billets qu’il brandirait à son visage : « Tu es engagé! » Les pères diraient : « Toqueur! – je peux t’appeler toqueur? – Sois mon fils! Apprends-moi à jouer à la balle-molle! » Les mères diraient : « Tu pourras manger des gâteaux au repas! S’il te plaît, frappe des coups de circuit pour mes amies!»


Puis, le président s’avancerait vers lui. Arrivé à sa hauteur, il tirerait une médaille de sa poche et l’épinglerait au maillot du petit gars. Il dirait : « Tu fais honneur à ton pays. » Le petit gars lui ferait un signe de tête comme l’homme qu’il serait. « Je veux faire de toi mon joueur de balle-molle personnel, continuerait le président. Tu pourras m’aider à prendre d’importantes décisions. Le gouvernement a besoin de quelqu’un de ta trempe. »


Pendant que le brouhaha s’intensifierait autour de lui, le petit gars se rappellerait ce que son meilleur ami, la brute sans père ni mère au nom plein de o et de p qui sonne comme un coup de canon, lui aurait dit le jour de son départ. Il aurait dit : « P’tit gars. Prends garde. Ce qui compte, ce sont ta famille et tes amis – tes vrais amis. Le reste te pourrira. »


Alors, le petit gars tournerait les talons. Sous les regards ahuris de la foule, il sortirait du terrain, marcherait droit devant, et quitterait le parc. En route vers chez lui, il regarderait le point où aurait filé sa balle dans le firmament. Au moment de franchir sa porte, il saurait qu’où qu’il soit, ce serait dans la main de son meilleur ami qu’aurait atterri la balle.







Plus sur son roman publié aux Éditions Marchand de feuilles ICI




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