Hugo Beauchemin Lachapelle – Béante – Marie-Andrée Gill




Vous ne connaissez pas Marie-Andrée Gill ? C’est normal : elle fait partie de ce qu’on appelle la relève littéraire. En fait, il faudrait être plus précis en disant qu’elle fait partie de la relève en poésie, ce qui est nettement moins glamour. Appelée non sans raison « le parent pauvre de la littérature », la poésie a des disciples à son image : ils s’habillent moins bien, ils font leurs lancements dans des salles obscures, ils ont des mœurs dissolues. Ça tombe bien, puisque la poésie appelle la lenteur, la méditation, la solitude : rien de mieux que le silence, la contemplation et la réflexion pour cuver sa veillée en attendant son chèque du Conseil des Arts.


Mais je m’égare. Un peu comme Marie-Andrée Gill, dans les faits, qui se rappelle avec affection du temps où « on se gelait pour mieux voir flou », tandis qu’elle s’occupe à « pourchasser l’invisible / dans l’agonie des certitudes ». Plongée dans l’insaisissable que nous propose la poètesse, obsédée qu’elle semble être avec tout ce qui lui échappe, tout ce qui la fuit. Ne dit-on pas que la valeur des choses perdues nous est révélée par cette perte même ? En ce sens, Béante dresse le bilan paradoxal d’une existence par la négative au moyen de brefs poèmes aux vers clairsemés comme autant d’éclats de ces « miroirs » où, selon Gill, « il n’y a plus rien ». Et force est de constater qu’on s’y coupe : cantonnés dans « la périphérie de l’éclairage / dans nos nageoires manquantes », les poèmes prennent les allures d’autant de traces sanglantes d’un jeu de piste identitaire qui s’enfonce dans l’obscurité d’une mémoire « où l’on crie / un oubli par-dessus l’autre ». De toute évidence, il serait difficile de contredire l’auteure lorsqu’elle affirme que « la magie n’existe pas pour les égarés ».


Cependant, la question demeure : comment « être » réellement, quand notre identité semble reléguée à un folklore qu’on peine à assumer ? Quand on a l’impression d’être « tous [s]es ancêtres en aléatoire ? » Faute de pouvoir reconnaître cet héritage comme sien, on le considère étranger. Autrement dit, on finit par vivre notre vie sous le signe de l’indéfinissable, de l’altérité, du « toujours autre ». C’est ce qu’exprime Gill à travers des poèmes laconiques comme : « nous sommes exotisme / nous sommes millénaire » ou : « je m’élançais / incalculable ». Hors des repères du temps et de l’espace, rien n’est fixé : tout s’échappe, tout fuit. Et le regard qu’on pose sur cette crue existentielle est forcément ironique, puisque c’est la seule manière adéquate d’appréhender la perte sans se perdre tout à fait soi-même, quitte à « greffer des pattes de lapin / aux chats noirs ».


Pourtant, tout n’est pas noir dans l’univers de la poétesse. Bien que les poèmes adoptent le ton d’une survivante qui s’accommode du malheur, leur énonciation se fait sous le signe de la confidence. Cette oreille amie, ce « tu » familier, qui se profile dans une bonne partie de Béante, laisse deviner un complice, un amoureux, une constante dans un monde insensé où l’on doit se résigner à « s’inventer une vie docile » « à tourner en rond / attachés au pieu du réel ». Le dispositif de parole repose sur le partage que la présence de ce complice rend possible. Ici, inutile d’aller chercher midi à quatorze heures, puisque l’auteure exprime explicitement la positivité de son rapport avec son confident : « je te laisse / grand ouvert / sous la lampe ». On voit alors s’élever dans la noirceur d’une existence en déroute l’éclat d’une lumière : « montre-moi / encore une fois / comment faire du feu ».


L’autre assure un accompagnement, certes, mais il ne constitue pas une rédemption sûre. Il est plutôt un prolongement de ce que nous sommes : ce qu’il est résulte de ce que nous voyons en lui. D’ailleurs, la poétesse n’a-t-elle pas vu cet être aimé « […] chercher un trou noir / et y enfouir tous [s]es soleils » ? Cette relation n’est donc pas à l’abri du masochisme qui traverse le recueil, puisque l’autodestruction est l’aboutissement d’une existence ironique, d’une manière de vivre en dépit de la vie. Le mal que quelqu’un se fait nait de lui contre lui : c’est déjà admettre que son action a une portée dans ce monde, et que ce monde peut l’affecter. Bref, je souffre, donc je suis : dans une existence déracinée, la souffrance est un acte fondateur et souverain, quoique paradoxal, voire toxique. Souffrir seul, ça se supporte, à condition d’avoir la dose d’ironie nécessaire, mais souffrir en couple, c’est beaucoup plus dangereux, car on ne sait jamais tout à fait comment réagira l’autre. Gill en témoigne lorsqu’elle avoue « s’être perdue dans[s]es paramètres » alors qu’avec « [s]a tête de radar brisé [elle] [l]e cherchai[t] en-dedans ».


C’est au moment où l’on est confronté à la perte de cet être cher sur lequel reposait tout son univers, aussi précaire fut-il, qu’on ne parvient plus à dissimuler le jupon de la tragédie qui dépasse de la robe de la désinvolture : « tu vas t’en aller loin / loin pour rien / c’est juste là c’est ici que ça se passe les accidents / promis ». Au final, à la liquidation de l’intime, on préfère répondre par la liquidation de sa mémoire pour s’épargner le peu de soi qu’il nous reste. Il ne reste donc plus qu’à effacer le souvenir de l’autre, qu’à « arracher [s]on image jusqu’à l’amnésie ». Alors, à ce moment, réellement, nous serons devenus, à l’image de l’auteure, béants : un espace à remplir qui ne peut l’être, délimité par son propre vide, privé de mémoire, d’existence, bref, d’individualité. Des ombres dans les marges de l’Histoire. Des consommateurs. Des contribuables.


Au final, recueil fort, aux images parfois obscures, indistinctes comme des hurlements, Béante me semble explorer avec lucidité le mal de vivre contemporain. Peut-être que l’origine amérindienne de l’auteure lui impose avec plus d’acuité certains problèmes avec lesquels l’homo quebecus doit lui-même composer, notamment à travers le thème des ancêtres et du sang. Bien qu’on pourrait lui reprocher ses acrobaties verbales qui désarçonnent la lecture, il demeure que la livraison sentie convainc de l’authenticité de l’entreprise, et que sa violence ne m’a pas laissé indemne. C’est que je m’y suis peut-être reconnu plus que je ne le voulais. C’est donc dire que vous n’avez pas à connaître Marie-Andrée Gill pour lire Béante : tous y reconnaîtront une part d’eux-mêmes dans le drame qu’elle y décrit.


Hugo Beauchemin-Lachapelle




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