Les mouches la viande : Écorcher les fantômes

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Alexandre L’Archevêque. Les mouches la viande, Montréal, Éditions du Noroît, 2010, 81 p.



Le recueil d’Alexandre L’Archevêque est déjà vieux de presque trois ans, autant dire une éternité dans le monde de l’édition aujourd’hui, mais faisons un effort de mémoire en rappelant qu’à sa sortie, il a reçu un accueil critique chaleureux. Un recueil de poèmes, quand il fait consensus, met le doigt sur quelque chose : c’était Victor Hugo, si je me rappelle bien, qui qualifiait le poète de « sismographe ». Selon lui, le poète, plus que tout autre créateur, explicite par son écriture les remous souterrains qui travaillent notre pensée et notre imaginaire social en rendant sensible ce petit je-ne-sais-quoi qui distingue les époques et les nations, qui font leur âme et leur cœur. Une réception consensuelle, dans cette optique, trahit une adhésion du public qui a très peu à voir avec les questions de goût ou de mode.


C’est pour cela qu’à mon sens, il faut voir dans Les mouches la viande le reflet d’une certaine société postindustrielle friande d’eschatologie, de sectes millénaristes et de tueurs en série. Il faut bien l’avouer : l’incertitude nous tue, et notre conscience, confortée dans son fatalisme par les petites et grandes horreurs diffusées dans les bulletins de nouvelles, sombre dans une neurasthénie que l’épilepsie de bruit et de fureur relayée en quasi-permanence par les écrans peine à faire oublier. Blanchot n’écrivait-il pas d’ailleurs que l’image était un cadavre ? Notre époque est celle d’un culte de la mort qui feint de se nier. À cet égard, Auschwitz fait figure de mythe fondateur, comme nous le rappellent les nazis qui guettent toutes les conversations politiques un peu animées.


L’Archevêque fait honneur à ces temps troubles en adoptant l’attitude adéquate, lui qui se dit occupé à « échange[r] [s]a chair contre des valeurs sûres / à faible risque de putréfaction ». Son propos est à l’avenant, pareil au murmure du vent qui balaiera les ruines de l’humanité après sa destruction, lorsque « les hommes charcutés emplissent / la fosse / commune régurgite un étang / de graisse ». Constat de coroner, narration de restes humains, inventaire de cendres : les métaphores sont nombreuses pour évoquer le ton syncopé de ce recueil, situé dans l’immédiat d’une catastrophe, quand on ne peut en rendre compte qu’à travers l’objectivité d’un corps déchiré sur la chaussée. Un exemple : « le crâne percute l’asphalte / le sang ruisselle / de la bouche et du nez / les veines s’assèchent / l’ambulance arrive ». Les mots ont l’air de s’imposer alors d’eux-mêmes, pour transformer l’hébétude en témoignage. Une sorte de victoire sur l’indicible est remportée. Mais personne ne la célèbre, puisque, comme le poète prend soin de spécifier, « l’idée de victoire est sortie / de ma tête / comme du sang en trop ».


Par quels moyens stylistiques L’Archevêque parvient-il à nous faire ressentir notre déréliction hypermoderne ? Les différents partis pris formels du recueil refusent rigoureusement toute forme de récit, et l’unité qui le fonde. En misant sur une énonciation au présent, doublée par l’utilisation ingénieuse des ellipses et des blancs, Les mouches la viande tient en échec toute temporalité causale, qui dégénère trop souvent en une téléologie qui prêterait flanc à la récupération politique. Le poète, en réduisant au minimum les déictiques, laisse peu de prise à celui qui voudrait inscrire son propos dans une situation, au sens sartrien du terme. Ce faisant, il neutralise une dimension polémique déjà mise à mal par la plastique fragmentaire du texte, résultat des nombreuses sections du recueil, elles-mêmes meublées par de brefs poèmes sans titre aux vers concis dont de fréquents contre-rejets brisent le rythme. On saisit alors que l’unité de la réalité évoquée est elle-même problématique, mais le poète n’y propose aucune solution : « je parcours le journal des naissances et des morts / souffle la poussière / écorche les fantômes ». Il prend plutôt acte de son impuissance et l’accepte. Nulle rédemption de dernière minute, nulle libération à l’horizon : nous sommes condamnés à ce monde.


En évitant toute velléité lyrique, L’Archevêque mise dans Les mouches la viande sur une objectivité qui, parmi ces poèmes en forme de décombres, fait figure, de loin en loin, sinon d’éthique, au moins d’exigence. L’ultime poème du recueil l’illustre avec aplomb : « le sang miroite sur les roches / au loin une feuille morte est portée par le vent // non / c’est un nuage de mouches ». Au cœur de la catastrophe, témoigner obstinément des choses : voilà l’enseignement que l’on pourrait tirer de cet important livre. Car celui qui regarde la mort, qui dit la mort n’est lui-même pas mort : il atteste ainsi, peut-être paradoxalement, de sa vie et de la fécondité de sa condition de vivant. Il est par contre dommage qu’il faille constamment l’expectative d’un monde en ruines pour rendre ce fait sensible à nos consciences malades.




Hugo-Beauchemin Lachapelle




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