Avant-propos – Benoît Melançon

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Poème sale a demandé à 52 auteurs d’écrire sous l’influence du bavardage. Lisez leurs textes du 1er au 28 février 2013. Retrouvez les textes publiés antérieurement dans notre Table des matières




Prélude (troué) à un abécédaire



«Tu causes […], tu causes, c’est tout ce que tu sais faire.»
Raymond Queneau, Zazie dans le métro





Dans un coin, il y a les apocalyptico-nostalgiques. Les jeunes parlent et écrivent de plus en plus mal. On ne respecte plus la culture. La littérature est menacée, voire déjà morte. Le responsable ? Le numérique. Il y a cinq siècles, la source des mêmes maux était le livre. Au besoin, ils peuvent faire remonter la déliquescence à l’invention de l’écriture.

Dans l’autre, les zélateurs. L’avenir sera au tout-numérique ou ne sera pas. Le livre est mort. Vous pouvez crever avec le vieux monde ou embrasser le nouveau. De toute façon, ce nouveau monde est déjà le nôtre.

Entre ces deux positions, des réalités plus complexes, des questions, des problèmes — quelques lettres.


a (comme adresse)


Résumons.

Quand le Web est apparu, personne ne pouvait savoir qu’il s’agissait du Web 1.0. C’était le Web, et sa base était le lien.

On nous annonce pour bientôt un Web 3.0, le «web sémantique» ou le «web de données». Il s’agirait de mettre en relation les montagnes de données numériques que créent les sociétés contemporaines.

En attendant, nous vivrions dans le Web 2.0. La création de communautés serait une des principales caractéristiques des communications numériques. Cela s’incarne dans des services comme Facebook, Twitter, YouTube, Wikipédia, Tumblr, Instagram, Reddit.

Ce bref historique est banal : qui n’a pas souligné la dimension «communautaire» de ce qu’il est convenu d’appeler le «Web social» ?

En revanche, on n’a peut-être pas assez insisté sur un autre aspect du Web 2.0 : qui dit «communauté» dit «adresse». Quand je tweete et que je retweete, quand je blogue et que je commente sur le blogue d’un autre, quand je «like» et que je partage, je m’adresse à quelqu’un. C’est parfois une seule personne; c’est parfois une communauté, réelle ou fantasmée. Dans les médias sociaux, mes textes sont destinés à un lecteur («tu», «vous»). Comme dans le dialogue, la conversation, la parole vive, l’oralité — le bavardage. C’est leur nature. On ne peut guère y échapper.


b (comme Birkerts)


En 1994, alors que le World Wide Web en était à ses vagissements, Sven Birkerts faisait paraître The Gutenberg Elegies. The Fate of Reading in an Electronic Age. Le sens de son analyse ne laissait pas de place au doute : le numérique menait à une perte. Voilà bien une élégie : «Poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, des sentiments mélancoliques» (Petit Robert électronique).

(Attention : Birkerts n’est pas de ces directeurs de revue qui inventent des arguments pour démontrer à leurs lecteurs qu’ils sont ignorants ou qui ne voient que des inconvénients dans l’apparition de nouvelles technologies. On n’est pas chez lui dans la seule amertume devant le monde tel qu’il va.)

Birkerts élabore une réflexion sur ce qu’a été la lecture et sur ce qu’elle est devenue. Il y eut à l’origine la «verticalité»; désormais, l’homme vit dans la «latéralité». Tout serait en train de se modifier : «À l’instar de Marshall McLuhan, je crois […] que nous traversons une époque charnière, que le passage d’une société de l’imprimé à celle des communications électroniques aura autant d’effet sur la culture que l’invention par Gutenberg des caractères mobiles.»

Dans la Chicago Review (1995-1996), Wen Stephenson lui répond. Ce que déplore Birkerts, ce n’est pas la fin de la lecture, c’est la fin d’une lecture, celle du roman. La «latéralité», n’est-ce pas ainsi qu’on peut lire la poésie ?

Il n’y a pas un mode de lecture, mais des modes de lectures, rappelle Stephenson. Annoncer la mort d’un de ces modes — la durée, la lenteur, la «verticalité» — occupe les conversations. Entre ce bavardage et la réalité des pratiques, il y a un monde, celui de la culture d’aujourd’hui. Cessez de pleurnicher; délaissez les grandes catégories abstraites («livre», «lecture», «esprit», «connaissance»); décrivez ce monde de la culture contemporaine, comprenez-le, construisez-le, redonnez-lui ce que vous croyez qu’il a perdu. Votre communauté — de lecteurs, d’auditeurs, d’auteurs —, vous la (re)trouverez. Il suffit de vous adresser à elle.


f (comme Facebook)


J’ai deux fils, l’un adolescent, l’autre qui pense l’être. Ni l’un ni l’autre ne comprennent à quoi peut servir le courriel («Je dois aller chercher mes messages ?» me demande le cadet). Twitter leur est également mystérieux, de même que le fait de tenir un blogue.

En revanche, Facebook, oui, cent fois oui. C’est à leur tour de ne pas comprendre : «Comment tu fais pour ne pas être sur Facebook ?»

Ils ont (en partie) raison : Facebook prend aujourd’hui toute la place dans les communautés numériques. Son mode d’interlocution (entre «amis»), son vocabulaire («poke», «statut», «mur»), ses catégories (si j’ai bien compris, mon aîné serait «marié»), son rapport à la vie privée (ou à la disparition de celle-ci), tout cela domine les réseaux.

Premier constat (sous forme de sermon et de déploration) : «dominer», ce n’est pas occuper tout le champ des possibles; il y a une vie hors de Facebook; on ne peut pas ramener tout le numérique à lui. Deuxième constat (sous forme de prédiction) : Facebook disparaîtra; ce n’est pas grave. Troisième constat (sous forme de prédiction, bis) : on accusera le prochain Facebook d’encourager le bavardage, de miner la culture, de tuer la littérature, de favoriser la distraction et la dispersion, d’isoler ses usagers sous prétexte de les réunir, d’opposer le «flux» au fond, de multiplier le bruit contre le silence de la pensée. Plus ça changera, plus ce sera pareil.


l (comme Lamy)


En 1979, Suzanne Lamy publie, dans D’elles, un «Éloge du bavardage» dans lequel elle s’interroge sur le sort de ce «langage de peu de mots», de cette «parole médiane qui émerge à l’aveuglette», de ce «discours morcelé», de cette «parole sporadique» : «Pourquoi, me suis-je dit, n’avoir que dédain et mépris pour le bavardage ? Pourquoi le répudier ? L’exclure de toute réflexion ?»

Pour essayer de répondre à ces questions, elle distingue deux bavardages. Elle rejette le premier : «Le bavardage dont il ne sera pas question ici : celui de la parole neutre ou utilitaire qui suffit dans le quotidien, celui dans lequel l’abondance des mots masque le refus de se dire, celui de l’opinion publique.» Le second la ravit : «Nouvelles traces à inscrire, hiéroglyphes encore, ces signes seraient à l’image du bavardage fondé sur la connivence, la complicité qui crée cet espace où la parole n’a pas à être forcée ni forgée.»

Dis-moi quel bavardage tu abhorres. Tu m’expliqueras ensuite pourquoi tu es contre.


m (comme machines à écrire)


Elles ne sont plus ce qu’elles étaient. Elles n’ont jamais été ce que l’on croyait qu’elles étaient.






@benoitmelancon est «professeur, chercheur, éditeur, auteur, blogueur, administrateur universitaire, bibliographe». Il «préfère Jackie Robinson à Maurice Richard». C’est Twitter qui le dit.

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