Y – Samuel Mercier

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Poème sale a demandé à 52 auteurs d’écrire sous l’influence du bavardage. Lisez leurs textes du 1er au 28 février 2013. Retrouvez les textes publiés antérieurement dans notre Table des matières



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On a l’impression qu’ils l’ont fait exprès, que tout était calculé en fonction de la catastrophe, que la caméra n’était là qu’à attendre l’échec pathétique du gars qui saute sur la glace de la piscine qui ne cède pas, que c’était même sa raison d’être, qu’il ne pouvait pas y avoir d’exploit, de réalisation extraordinaire et significative, qu’il ne pouvait pas y avoir d’épopée, que la réussite aurait même été décevante, on est là, on-ne-nous-la-raconte-pas, on regarde en se disant déjà que ça ne marchera pas, que la glace est trop dure, que l’échec est écrit dans le regard idiot du type en maillot [cliquer sur le prochain lien] regarder la chouette hulotte (aussi appelée chat huant) qui prend son bain dans un petit bassin d’eau, se demander qui garde une chouette à la maison [cliquer sur le prochain lien] Hulk Hogan sauvant Randy Savage après qu’il ait été brutalement attaqué par les frères Hart [cliquer sur le prochain lien] ne pas lire Virgile, ne pas lire Cicéron [cliquer sur le prochain lien] les gnocchi se fabriquent à partir de pommes de terre [faire une pause] réfléchir lourdement au sort de l’humanité, à cette culture du vide, America’s Funniest Home Video à l’échelle planétaire, etc. [cliquer sur le prochain lien] Hannah Arendt était beaucoup moins mignonne vers la fin de sa vie, comme tout le monde, probablement [cliquer sur le prochain lien] le cycliste a vraiment dû avoir mal quand le cheval l’a mordu, les commentaires sous la vidéo blâment le cycliste parce qu’il n’a pas su lire le langage non-verbal du cheval, peut-être devrait-on tous apprendre à lire le langage non-verbal des animaux, au cas, écrire contre le bavardage – peut-être -, mais après avoir aussi appris que faire son propre lance-flamme est une tâche simple qui peut se réaliser en un après-midi, qu’une moto peut sortir soudainement de la boîte arrière d’un camion et écraser la présentatrice des nouvelles, qu’un pélican peut manger un pigeon, qu’il est préférable de ne pas tenter de faire un slam dunk à l’aide d’un trampoline, qu’il faut éviter de dévaler une pente en chevauchant un tricycle ou que la technique pour aider quelqu’un à faire un front flip en lui tenant les mains n’est pas encore tout à fait au point. Pas encore[1].






Samuel Mercier n’aime pas vraiment les courtes biographies.

 


[1] Pour ceux qui chercheraient une forme de transcendance ou de réflexion profonde sur le sens du monde et de l’expérience humaine à travers cette suite à peu près véridicte de recherches YouTube, peut-être devrait-on plutôt poser la question du bavardage autrement, dans une sorte de phénoménologie de taverne, et se demander si l’écriture n’est pas en soi une forme de bavardage quand elle n’est pas reprise par quelqu’un d’autre, et que c’est justement aussi à partir du bavardage – c’est-à-dire tous les objets auxquels on n’aurait pas encore donné sens – qu’elle peut naître; alors même que les vidéos d’Hulk Hogan pourraient sembler ne servir à rien, il ne faudrait pas oublier que Virgile non plus ne sert pas à grand-chose (d’autant moins dans son état actuel). Je me souviens d’ailleurs à ce sujet d’une anecdote de bar où quelqu’un demandait « À quoi sert la poésie ? » et où la réponse avait été assez simplement « À quoi tu sers, toi ? », ce qui – quand on y pense – est une bonne question étant donné que les êtres humains, comme les chameaux ou les pandas, ne servent pas spécifiquement à une chose et se contentent souvent d’être là et de vivre une vie d’humain, de chameau ou de panda du mieux possible, un peu comme les livres sont des livres, et Hulk Hogan sautant de la troisième corde sur la Fondation Hart, Hulk Hogan sautant de la troisième corde sur la Fondation Hart, tout ça nous amenant finalement au regard porté et à la possibilité de s’approprier herméneutiquement quelque chose d’autre pour en tirer un sens qui ne peut pas se limiter à une réflexion sur l’utilité/futilité de l’objet en question, après il restera toujours la question épineuse de la beauté, sorte de mystique des objets leur donnant une portée intrinsèque et presque magique, mais ça n’empêche pas de pouvoir rester convaincu que quelqu’un quelque part réussira peut-être un jour à tirer quelque chose du panda qui éternue. Cependant, il faut reconnaître qu’en attendant l’être d’exception en mesure de le faire vous êtes probablement simplement en train de perdre votre temps à regarder un panda.





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