Poésie – Mathieu K. Blais

Share Favorite Gideon Rubin Gasmask, 2007 48 × 40 1/5 in 122 × 102 cm
Gideon Rubin, Gasmask, huile sur toile, 2007, 122 × 102 cm.




L’époque des tables pour deux




En ce temps-là il y avait

d’inéluctables poignées de mains

d’une moiteur monstrueuse

à vous glacer le sang en cubes

qui débouchaient inévitablement

sur de longues conversations vouées à l’échec

gangrenées de rires protocolaires

à l’abri sous un cadrage de porte

dont la peinture éternellement fraîche

faisait exprès d’effleurer nos jupes

déboutonnées par souci de négligence




Bien sûr il y eut

de sauvages attentats

contre nos échangeurs d’air, caméscopes,

sèche-cheveux, taille-bordures et gaufriers

de petits miracles flambant neufs

mais sans garantie prolongée

qui nous obligeaient à ramper

jusqu’au service à la clientèle

tous les dimanches après-midi

pour nous abîmer dans des files d’attente

pleines d’ambiguïté et prétextes

aux attouchements les plus sincères

nous plongeant systématiquement

dans la nostalgie d’un coït 100% bio

C’était la belle époque

des piscines creusées d’une tiédeur intolérable

des heures de pointe sans l’ombre d’une pause publicitaire

et de la litière à chats parfumée

dont le parfum était encore plus insoutenable

que l’odeur qu’elle s’employait précisément à masquer




Il y avait trop de spéciaux sur

les décorations de Noël

mais pas assez de choix

des emballages cadeaux si grandioses

qu’il était pratiquement criminel

de les déchirer pour en dévoiler le contenu

source intarissable de malaises




En ce temps-là

délabrées par le 9 à 5

nous passions de longues heures devant le miroir

à nous trouver affreuses et difformes

à nous insurger contre cette incapacité pathologique

à nous agencer avec nous-mêmes

nous étions la terre sainte des stylistes

un plat de résistance jeté en pâture

à des légions de faux ongles

notre mal du siècle mis en plis

épilé à l’acide, farci à l’autobronzant

purgé de toute trace d’âge

Et s’il nous arrivait de succomber

aux conseils beauté

nous gardions la pose

jusqu’à l’article de la mort




Nos semaines étaient devenues

le théâtre d’adorables tragédies tendances

et faciles d’entretien

des films d’horreur miniatures

tournés à notre insu

dans la salle de bains fraîchement rénovée

où d’extravagants faits vécus

restaient tapis dans l’ombre

guettant l’esquisse d’un bien-être

pour nous sauter à la gorge

et nous transformer

en machine distributrice

d’anecdotes embarrassantes

«vous devinerez jamais ce qui m’est arrivé»

s’était imposé comme le refrain

de notre chanson thème




Nos temps libres

représentaient un véritable fardeau

qu’il était impossible

de déléguer à nos adjointes

des tonnes de jours fériés

à ne plus savoir quoi fêter

plus de congés de maladie

qu’il n’existe de maladies

douze semaines de vacances

payées et pluvieuses

même par temps ensoleillé

où nous étions contraintes

d’avoir des loisirs :

s’inventer des traumatismes d’enfance

faire pitié dans les vitrines de magasins

consulter des dizaines de docteurs

afin de leur soudoyer

un diagnostic de malformation congénitale

pouvant expliquer

la fausseté de notre sourire




N’importe quoi pour oublier

qu’il n’y avait rien à faire

et donc faire l’impossible

pour s’ennuyer de manière convaincante




En ce temps-là

nous étions continuellement

au mauvais endroit

au mauvais moment

en même temps que nous-mêmes

attablées à une table pour deux

au cœur d’une plantation de tables pour deux




À perte de vue des tables

dont l’une des deux chaises

était injustement condamnée

à porter tout le poids

d’un manteau détrempé

d’une sacoche pleine à craquer

ou de l’absence chronique

d’un partenaire de quelque chose

enfin

quelqu’un de qui s’inspirer

lorsque viendrait le temps d’achever

le fond trop sucré

d’un café froid










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