Blaise Guillotte – Parler sans rien dire

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À quoi bon des poètes en temps de détresse?

– Hölderlin





Ils ont été quelques uns à tenter de répondre à cette question d’Hölderlin, dont le plus fameux est sans doute Martin Heidegger dont les propos sont riches et subtils. Il n’est pas dans mon intention de rajouter à ce qu’Heidegger a écrit, mais plutôt de parcourir le chemin qu’il a également emprunté, ces « chemins qui ne mènent nulle part ».

« […] Que l’on peut perdre la dignité et la décence à un point qui dépasse l’entendement, qu’il y a encore de la vie dans la déchéance la plus extrême – tel est l’affreux message que les survivants adressent depuis le camp à la terre des hommes »[1].  Le camp dont parle Agamben, c’est Auschwitz. Un camp dont on peut sans hésiter dire qu’il exprime la détresse extrême, le point limite où la question de l’humanité se pose. À quoi bon des poètes dans un camp de concentration? La poésie y trouve-t-elle-même sa place? Ce que l’on sait, c’est qu’il resta après le camp des rescapés, des témoins de l’horreur.

Le rescapé, c’est celui qui a vu, vécu, un évènement bouleversant et tragique (parfois joyeux, merveilleux) d’un bout à l’autre et qui prend la parole pour nous en faire part. Mais ce dont il nous fait part va au-delà d’un quelconque jugement, ou d’une tentative de compréhension. Le rescapé ne peut comprendre ce qui est incompréhensible, le traumatisme qui l’affecte. J’aimerais le juger, mais je ne le peux pas. Le témoignage est bien au dessus (ou plutôt en deçà) du jugement, il ne condamne rien. Tout est une question d’affect. Je ne peux saisir ce qui vient d’arriver. Je ne peux le comprendre. Je ne peux le dire, mais ce que je vais dire ne saurait rendre compte de ce que vient de m’affecter (ou de m’infecter). Il tente de dire l’indicible. « Cela veut dire que son témoignage est la rencontre entre deux impossibilités de témoigner : que la langue, pour témoigner, doit céder la place à une non-langue, montrer l’impossibilité de témoigner »[2].

Le rescapé tente de faire un peu de lumière dans un brouillard qu’il ne parvient pas à chasser. Ça ne sera jamais une clarté totale, quelques brides de soleil qui perceront ici et là l’opacité du vécu. Ce n’est pas toujours un poète, mais il ouvre à la poésie. « Ni le poème ni le chant ne sauraient intervenir pour sauver l’impossible témoignage; au contraire, c’est le témoignage qui peut, éventuellement, fonder la possibilité du poème »[3].

Qu’est-ce que la poésie si ce n’est pas parler dans une non-langue? Bien sûr, il y a des procédés littéraires, on peut faire une étude socio-historique de l’écriture, on peut s’amuser à décortiquer les luttes dans les champs littéraires, tout cela est bien amusant. C’est le travail à rebours. On veut refaire dire au non-dit qu’il a quelque chose à nous dire. Mais cela, le poète ne peut le faire, c’est la tâche des académiciens.

À quoi bon des poètes en temps de détresse? Peut-être la poésie part-elle justement de la détresse. Ou de l’émerveillement, dans laquelle l’opacité du dire est tout aussi présente. Ils ne servent à rien, puisque précisément ils partent d’elles. Car la question inverse pourrait se poser; à quoi bon des poètes en temps d’émerveillement? Sans détresse, sans émerveillement, la poésie n’est pas possible.

Est-ce donc à dire qu’il n’y a rien à dire au-delà du poème? Qu’un moment comme Auschwitz soit inénarrable? Pas du tout. Cela reviendrait à adorer ou vénérer une idole (fût-elle divine ou diabolique) insaisissable. Or on ne vénère pas un poème. Le dire du rescapé, comme celui du poème, ne peut pas être pris comme « ce qu’il y a à dire ». Il est ouverture, étrangeté, appel à une parole nouvelle.

Heidegger faisait une distinction entre parole et langage, ce dernier étant un produit de notre éducation cognitive et rationnelle, les mots et les structures de sens que l’on se donne pour communiquer, bien plus souvent qu’autrement au travers d’un bavardage incessant. La parole quant à elle existe bien au-delà des mots. Dans notre corps, dans nos affects, on communique quelque chose. La poésie est ce beau moment où parole et langage s’interfèrent. Où les mots du bavardage nous renvoient à une affectivité plus forte. Dans la détresse comme dans l’émerveillent, c’est cet affect qu’il faut sonder, sans nécessairement le dire. Voir dans le dicible une simple question de langage (ou de bavarde), voilà peut-être la grande détresse de notre temps.


[1] Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, Payot, Paris, 2003, p.74

[2] Ibid., p.41

[3] Ibid., p.38-39

 

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