Poésie – Fabrice Masson-Goulet






Freud ramenait le mariage à une question de pouvoir uriner l’un devant l’autre sans avoir honte*

Tu vois se refermer les cloisons mobiles séparant la classe affaires de la classe économique. À côté de toi, des passagers rabattent brusquement le volet de leur hublot. D’autres, non loin, scrutent le ciel et ne parviennent pas à contenir leur joie. Une jeune femme détourne son regard du voile nuageux qui court le long des flans du fuselage. Elle fixe l’agent de bord avec une ferveur exaltée. Une demi-bouteille de champagne vient de lui être servie. À ses côtés, ce qui semble être son conjoint tapote l’écran tactile individuel intégré au dossier devant lui. Tu remarques que les toilettes sont à ta gauche. Tu saisis la brochure « Vacances soleil » dans la pochette du siège avant. Tu constates que le forfait mariage « Sunset » comprend une bouteille de vin mousseux et des fraises servies à la chambre le jour du mariage. Tu replaces la brochure dans le compartiment prévu à cet effet.


Le principe de plaisir régit le monde de l’enfance

Dans le hall d’entrée du Playacar palace, les nouveaux clients dégustent à petites gorgées leur cocktail de bienvenue. Tu les aperçois en te rendant au buffet du matin. Au centre de la salle de la station repas, à proximité de la fontaine de chocolat au lait, se dresse un assemblage de fruits exotiques et de bananes qui évoque, à s’y méprendre, la flore et la végétation de la péninsule. Quelques vacanciers échangent leur téléphone et s’immortalisent devant la composition pittoresque. Deux enfants obèses s’emparent de ce qui se veut la tête d’un Amazone à front blanc et la plonge dans le liquide brun foncé. La tête tourbillonne et disparait. Ton assiette déborde. Tu parviens du mieux que tu le peux à la réalisation de tes plaisirs.


Il faut appréhender l’inconscient de manière dynamique et non statique

Le cours d’aérobie aquatique débute à quatorze heures. Déjà, une trentaine de touristes se sont regroupés en demi-cercle dans l’eau tout près du Puebla pool bar. Une chanson d’Enya résonne dans les haut-parleurs de la piscine principale. Aux abords de l’eau, les animateurs bronzés défilent un à un en y allant de quelques coups de hanche latéraux. Tu les regardes plonger en accord avec le rythme qui s’accélère. Les corps gros et difformes des baigneurs te rappellent les icebergs ruisselants des vidéos de voyage que tu regardes au bureau pour te désennuyer. Le reportage en question portait sur une lagune islandaise où les glaciers, aux reflets bleus et verts, présentent des stries de cendre noire, vestiges des éruptions volcaniques passées. Tous s’activent à présent. Les chairs tatouées rebondissent sous la commande des muscles surpris. Tandis que tu présentes ton bracelet de couleur au barman visiblement ravi, un processus de reprise et de recomposition se met à l’œuvre pour tous les éléments de ta vie psychique.


La vertu calmante des rêves éveillés

Chaque matin, tu te rends au bout de la plage, loin de la cohue et des tatoueurs à l’henné et y croises en chemin tous ceux qui, comme toi, ont choisi de voir, dans le bracelet de couleur aigue-marine, la réalisation imaginaire de leurs désirs frustrés. Non loin de ta chaise pliante à coussins, deux sexagénaires se sont assoupis sous un soleil déjà brulant. Tu remarques combien la blancheur des cheveux contraste avec la peau brune presque dorée. Ils bougent peu. Tu fixes la mer. La sublimation n’est plus possible. Tu demeures attaché à une phase antérieure de ton développement.


*Ces quatre textes font partie d’un ensemble intitulé Forfait tout compris : https://www.youtube.com/watch?time_continue=8&v=TinsLIbRraE

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