La fêlure (II) : Fahrenheit 450

Deuxième d’une série de textes d’un collectif d’auteurs qui réfléchit sur un Québec en crise. (Pour la série complète : IIII.)

Il y a cinq mois, je ne savais ce qu’était une grenade assourdissante. Maintenant, je les appelle par leur petit nom : flashbang, mon amour. Il y a cinq mois, un policier casqué, matraque à la main, patrouillant le métro à 8h30 le matin, ça m’aurait tétanisé. Pas juste surpris, là : tétanisé. Aujourd’hui je me dis qu’il y a probablement un blocage quelque part ou une bombe fumigène qui a éclaté dans le centre-ville, je hausse les épaules et je recommence à jouer à Angry Birds.

Je prenais Stéphane Gendron pour un triste personnage sans grande envergure: un petit homme qui vivait dans sa petite bulle de Huntingdon. Alors quand il pétait des coches, je trouvais ça comique, un peu comme quand Cartman saute un câble dans South Park. Regarde le qui s’énerve encore pour rien, il devrait faire attention, c’est pas bon pour son cœur.

Après tout, on a eu Gilles Proulx qui s’est emballé quotidiennement sur le même ton depuis la Révolution Tranquille et personne n’est viré fou avec ça.

Sauf que ses mots ont trouvé écho, chez certains – comme ceux des animateurs de talk-radio de Québec, que nous avions beau jeu d’ignorer ou d’écouter sur radio-ego.com en attendant que notre bagel soit prêt le matin, le café bio-équitable dans le percolateur qui s’ébroue à finir la job.
J’ai découvert depuis un certain Québec qui m’était insoupçonné, le Fahrenheit 450.

Où les seuls accrocs à la loi et l’ordre sont des chicanes de clôtures ou de filtreur de piscine trop bruyant, qui se règlent soit à coups de poing dans le parking, soit en Cour des petites créances. Pas étonnant, alors, que les solutions les plus largement proposées pour résoudre la crise de la grève étudiante soient la bastonnade et les injonctions.

Le Fahrenheit 450 où la taylorisation est tellement intégrée aux moeurs que ça tombe sous le sens que les artistes devraient juste gratter leur guitare, et laisser la politique aux politiciens.

Laisser la politique aux politiciens, c’est tellement vrai, dans le fond: c’est tous des crosseurs, anyways, alors pourquoi les écouter? Il suffit d’aller, une fois aux quatre ans, regarder celui qui parle le plus fort de couper dans le gras, et d’aller voter pour lui.

Ce Fahrenheit 450 qui se méfie de quelqu’un qui parle trop bien mais aussi de quelqu’un qui parle trop mal. Ce Fahrenheit 450 pour qui Falardeau était un être immonde et vulgaire, qui manquait de respect envers tout le monde, mais pour qui un Gabriel Nadeau-Dubois paraît un peu trop bien et est un peu trop articulé pour être sain – il a certainement quelque chose d’Hitler.

(Le juste milieu se trouvant probablement quelque part entre Bock-Côté et Martineau, une esthétique bancale construite de faux-semblants de franc-parler, enrobés d’arguments ayant la valeur nutritive d’un poulet frit.)

Ce Fahrenheit 450 qui habite une McMansion de Brossard avec fierté mais qui se méfie d’un Guy A Lepage dans son loft du Plateau, parce que quand t’es riche, faut que ça paraisse. De dehors.

J’ai l’air méprisant, comme ça, mais ce certain Québec m’était carrément inconnu jusqu’à tout récemment. Ou plutôt, je le voyais, je savais qu’il existait, mais je n’y portais qu’une attention passagère, le regardant un peu de loin, me disant que si des pubs de Harley avec un gars de 43 ans qui veut que ça fasse vroum-comme-une-vraie-moto passaient avant les Invincibles sur tou.tv c’était probablement qu’il y avait un marché pour ça. Mais sans plus.

Je sous-estimais le Fahrenheit 450. Je sous-estimais ce Québec plus contre que pour, qui passe à première vue pour égoïste (pour ne pas dire bête et méchant) alors qu’au fond il n’est rien d’autre que lui-même, convaincu d’avoir raison par ces innombrables coach de vie collectifs qui valorisent tellement la prétendue « intelligence émotionnelle » que l’intelligence pure et dure en est devenue suspecte, sûr de lui au point d’en oublier qu’il n’y a pas qu’un seul bon sens (le gros).

Je le sous-estimais parce que je le trouvais insignifiant, je l’avoue. C’était avant de le connaître et, surtout, avant de voir que nos gouvernants l’écoutaient plus que moi.

Ils l’écoutent parce que la force du nombre écrase la raison, parce qu’il est docile et se laisse gouverner sans chialer trop fort. Parce qu’il vote toujours du bon bord.

Quand je vois des gens appeler à un dialogue intergénérationnel, tendre la main au Gars de Québec comme Parenteau l’a fait la semaine passée, je trouve ça drôle. Parce que le Fahrenheit 450 ne viendra pas marcher dans la rue avec nous – il prend son char jusqu’au dépanneur. Ce n’est pas qu’il est con, ou qu’il est contre la cause. C’est, avant tout, qu’il est contre les causes. Ça le rend mal à l’aise. Alors il se tait et attend.

Et le gouvernement l’a bien compris.

C’est bien facile d’être à l’écoute de la majorité silencieuse.

par Éric Samson

avec
Laurie Bédard
Charles Dionne
Gautier Langevin
Fabrice Masson-Goulet
Samuel Mercier
Alice Michaud-Lapointe
Jean-Benjamin Milot
Mathieu Poulin

 

Ce texte est publié en simultané sur La Swompe

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