La fêlure (III): Le chaud et le froid

(Troisième d’une série de textes d’un collectif d’auteurs qui réfléchit sur un Québec en crise. Voir les textes précédents: I, II)

On raconte que le peuple québécois aurait une vilaine tendance à parler température. On exporte même nos plus belles miss météo jusque dans l’Hexagone, ce n’est pas rien. On dit aussi que la température au Québec nous donnerait des bonnes raisons pour qu’on jase d’elle, surtout quand elle fait l’été au mois de mars. Small talk, il y a des printemps plus chaleureux que d’autres. Pendant qu’on papote sur les tergiversations du mercure, mine de rien, les esprits québécois s’échauffent. Les reproches fusent de toutes parts de sorte qu’un consommateur non-averti s’y perdrait volontiers (mon empire pour le confort et la tranquillité d’une opinion, forfait internet et ligne téléphonique inclus). Des gens prennent position, les allégeances de centaines de milliers de citoyens se décomplexent tranquillement, on s’assume, on en parle, on se chicane même (quand ça vaut la peine) avec notre cousin de Québec ou avec l’inconnu de la table d’à côté au café. Il se passe des choses et ça chauffe dans le beau Québec pas si tranquille des derniers mois. Quelque chose s’est produit, et on l’a senti déraper lorsqu’à l’UQO, le 17 avril dernier, des étudiants se sont fait matraquer, poivrer, arrêter sous le couvert d’une injonction rendant la liberté individuelle de certains plus importante que la mission de l’université. Et si le courage de nos opinions se raffermit sous la matraque, les failles d’un gouvernement nous apparaissent de plus en plus clairement. C’est dans l’inquiétude et l’excitation qu’on se dit qu’on ne peut plus reculer, que quelque chose vient de basculer. Quelque chose s’est ouvert, une possibilité, un espace nécessaire pour échapper à ça, et cet espace se nomme le refus. Alors oui, le Québec a ceci de changé même s’il reste par endroits glacé de peur d’intervenir pour vrai et de désobéir, parce que ça implique le désordre, et parce qu’il faut en payer le prix.

On mesure la valeur des choses aux sacrifices qu’on est prêts à endurer pour leur défense. Ça fait des mois qu’on subit (en plus de la répression des autorités) les railleries d’un Québec froid, pseudo-rationnel et bien-pensant, qui carbure au mépris. On nous reproche un lyrisme passé date, comme si ce n’était pas nécessaire, comme si ça n’allait pas de soi. Tant qu’à se décomplexer, aussi bien assumer notre lyrisme. On ne doit pas réduire ce lyrisme à la glorification d’une nation et autres simplicités générationnelles, il n’est d’ailleurs aucunement question de cela. Sortons de notre casting de lyriques quétaines, il s’agit ici d’opposer un nouveau langage à celui d’un gouvernement qui n’a apparemment «pas le temps de jouer avec les mots». Quand il s’agit de dénoncer, la parole de la résistance fait toujours plus de bruit que les discours de plomb.

Depuis des mois, mêmes mes nuits se transforment. Je fais malgré moi des rêves étranges de révolution. Si j’ai bien compris la fonction des rêves, j’imagine que c’est parce que mon inconscient en a gravement besoin. Il est généralement mal vu de partager ses rêves, c’est gênant et pas mal toujours ennuyant. Serais-je décomplexée? Oui. Qu’on m’analyse, advienne que pourra, je parle, je dis: c’est ca-po-té.

Un rêve m’a profondément troublée la semaine dernière. C’était à propos d’une femme inconnue. Elle parlait une langue étrangère et tentait de protéger sa fille d’un groupe de soldats. Elle pleurait doucement, assise, résignée, horrifiée. Elle comprenait tranquillement qu’elle avait vendu sa fille. Un soldat se couchait sur l’enfant allongée, l’embrassait, touchait partout son petit corps juvénile et moi aussi j’avais peur qu’il l’étouffe. La petite fille était nue, elle semblait à moitié morte, mais en vie. La mère cherchait à intervenir mais les soldats lui expliquaient qu’il était trop tard, que c’était comme ça. C’était cela qui était cela, final bâton. Peut-être l’auraient-t-elle tuée si elle s’était levée, c’était peut-être vraiment trop tard, je n’en sais rien et c’est pas ma faute, on ne décide pas du contenu de nos rêves. Toujours est-il que j’étais bien heureuse de me réveiller, et que non, ce n’était pas vraiment un rêve de révolution, sauf si.

Sauf que si cette majorité silencieuse dont on parle tant reste trop occupée à entendre les discours des piètres rhéteux, chroniqueurs de journaux vendus et animateurs de radios grotesques, pour s’intéresser vraiment à sa condition, si cette majorité continue de répéter ad nauseam des discours vides de sens, qui ne servent au final qu’à assurer l’ascendant de ce gouvernement corrompu sur ce peuple qui ne parle plus aucun langage sauf ce «oui-oui Charest» identitaire, j’ai bien peur que nos enfants finissent couchés sur l’asphalte, sous une bande de policiers.

Sauf si, sauf si. Sauf que si nous ouvrons les yeux sur la situation actuelle au Québec, si nous sortons des discours proxénètes de Québécor, nous réalisons que quelque chose a changé récemment, et ce changement s’effectue principalement autour du verbe sortir. D’abord nous sommes sortis, fâchés pas contents de nous faire attoucher contre notre gré. Ensuite il s’est passé quelque chose que nous-mêmes n’avions pas prévu. Le mouvement est en train d’accomplir une sortie de lui-même. La hausse des frais de scolarité est devenue secondaire. Ce qui importe maintenant, c’est la défense d’un projet plus grand pour se sortir d’un Québec devenu absurde. De ce mouvement naît une parole prête à déborder du cadre prévu, à envahir l’espace public, à sérieusement déranger.

Antidote m’apprend que sortir est un synonyme de dire. Parce que dire, vraiment dire, c’est troubler l’ordre établi, c’est quitter un lieu, un état, une condition pour mesurer les possibilités de changement, se projeter dans une action. Antidote me dit aussi qu’en Acadie et dans certaines régions du Québec, on dit «ressoudre», faites les liens que vous voudrez. C’est grâce à ce verbe qu’au milieu du découragement général d’un peuple habitué à ne pas oser, alors que tout le monde s’était assis sur la fin des récits, on se permet un peu de se débarrasser de cette honte de n’être rien. On se met à s’en foutre que le gouvernement ne nous comprenne pas. C’est au risque de se faire traiter de fous, de pelleteux de nuages (et/ou de pavés), d’enfants gâtés (et comment), que nous ouvrons la possibilité de sortir d’un état de peur, d’ordre et de bouches ouvertes sur le cirque du soleil. Nous exigeons mieux, à tout prix. Même s’il faut pour certains se retrouver couchés sur le sol, une botte de policier sur le dos à respirer l’odeur piquante de la démocratie. Faites plaisir à votre pays, protégez vos enfants et demandez à votre maman s’il n’est pas trop tard, demandez-lui si elle sait défendre le vrai sens du mot liberté.

par Laurie Bédard

Avec

Charles Dionne
Gautier Langevin
Fabrice Masson-Goulet
Samuel Mercier
Alice Michaud-Lapointe
Jean-Benjamin Milot
Mathieu Poulin
Éric Samson

Ce texte est publié en simultané sur La Swompe

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