La fêlure (IV): Le Québec après l’ironie

(Quatrième d’une série de textes d’un collectif d’auteurs qui réfléchit sur un Québec en crise. Voir les textes précédents: I, II, III)

Aujourd’hui, j’ai l’impression de vivre dans un Québec différent. Différent d’il y a à peine quelques mois. Ni meilleur, ni pire, seulement plus pesant et plus présent, comme si tout d’un coup les événements étaient devenus graves alors qu’on se contentait jusque là de les regarder passer bien loin de l’histoire. Bien sûr, les quelques mois du conflit étudiant que nous sommes en train de traverser ont profondément marqué les esprits : en plus d’avoir polarisé la population côté frais de scolarité, la grève a entraîné une réflexion en profondeur sur nos valeurs en tant que société. Tout ça, on le sait, on se le répète depuis des semaines, si bien que le conflit n’a plus grand-chose à voir avec une question de facturation. N’empêche qu’une impression étrange demeure, comme une blessure qui restera, je pense, assez longtemps : cette idée qu’un équilibre a été rompu, et que nous ne pourrons plus jamais regarder certains de nos adversaires de la même façon.

L’ironie était de mise il y a quelques mois lorsqu’un animateur de la radio de Québec décriait les artistes « gogauches », les universitaires « dans leur tour d’ivoire » ou les étudiants « gâtés ». Les mots n’étaient que des mots, et on les laissait traîner à l’ouïe de tout le monde, certes, mais on pouvait bien rire entre geeks de tout ça, se dire qu’ils avaient beau parler, les idiots, les charognes, et qu’ils ne feraient jamais vibrer autre chose que l’air à coup d’ondes hertziennes. C’était avant les injonctions, le gaz, les matraques…

Comme plusieurs, j’ai passé les dernières semaines accroché aux fils de presse, le pouls palpitant au rythme de Twitter et de Facebook, à regarder l’image renvoyée de la grève que je vivais, à discuter avec d’autres pour refaire entre nous cette image, question de s’assurer une toute petite mainmise sur l’écriture de l’histoire. Il faut peut-être se rappeler que l’histoire ne s’écrit jamais d’elle-même, qu’on l’écrit au fil de morceaux choisis, que certains doivent décider à l’ombre des hashtags ce qui sera plus tard le vrai récit d’une grève que nous aurons vécue, et qu’à travers il y a tous ces récits qui sont les nôtres, ceux qui ne font ni les livres ni les manchettes, certains diront l’anecdotique ou le témoignage, peu importe, comme tous je ne garderai pas de cette grève que ce que j’en ai vécu, mais aussi ce qu’on m’en a dit et ce qu’on m’en a montré.

Je suis arrivé en retard au Salon du Plan Nord. Les pierres avaient déjà été lancées, il restait les traces d’un feu de cônes oranges, l’hélicoptère de la SQ survolant le centre-ville, de la vitre brisée, quelques morceaux de la barricade sur Saint-Antoine et une fille qui pleurait de douleur (ou de panique, je ne sais pas) tandis que l’antiémeute la faisait monter dans l’ambulance. J’étais à l’arrière du cortège quand les grenades assourdissantes ont éclairé la nuit et la manifestation sur la rue Sainte-Catherine, je n’ai pas eu le temps de comprendre ce qui m’arrivait quand les chevaux ont foncé vers la foule et je n’ai respiré que les dernières effluves des lacrymogènes. L’histoire, vu du dessous, a quelque chose de ridicule.

Pourtant, il reste de tout cela une image, l’impression générale d’une répression qui me dépassait largement, pas tant dans son caractère policier somme toute assez tranquille que dans son caractère discursif. Nous étions ignorés par une partie importante de la population, cette ignorance avait ses armes, ses lois, sa justice qui s’érigeaient en partie contre nous, oui, mais elle avait surtout ses mots.

On entend souvent dire que les mots sont des armes, mais on ne pourrait dire plus faux. C’est à cet endroit précis que nous nous sommes trompés, croyant que les mots se suffisaient à eux-mêmes, qu’il ne fallait que rire du discours des limaces du gros bon sens pour les évincer à bon compte. Nous avions oublié que, si les mots ne sont pas véritablement des armes, c’est qu’il y en a d’autres beaucoup plus efficaces. Nous pensions que tout cela s’arrêtait seulement au mauvais goût, que l’anti-intellectualisme ou l’anti-progressisme n’étaient qu’affaires de discours graisseux versés sur la bande FM et dans la presse jaune. Nous étions en train de nous croire plus libres que nous l’étions vraiment.

Puis, nous avons vu les injonctions tomber, le discours creux des relationnistes couler jusqu’au bout des matraques de la « juste part » ou du marteau anti « boycott », le tout relayé par une rage et une colère que nous ne soupçonnions pas. Nous étions tout à coup plus à l’étroit. Il faisait moins bon être un geek dans le Québec du bas XXIe siècle. Nous n’avions plus le choix de prendre parti. Ce qui ne relevait que d’une simple position quelques mois plus tôt devenait un engagement et, dans cet engagement, nous n’étions plus seuls, tentant d’opposer la force du nombre à la violence d’État, prenant parti contre un certain Québec qui se dressait devant nous.

On nous a cassé les oreilles durant des décennies à propos de l’individualisme contemporain, de l’oubli de l’autre : nous étions ensemble dans ce combat, et c’est sans doute ce qu’il y a eu de plus beau dans notre lutte, la fraternité. Nous étions avec les gens de l’UQO comme avec ceux de Sherbrooke. Nous étions Chiliens, nous étions Londoniens… face au même mépris et à la même force, il n’y avait plus rien d’autre à faire que de prendre parti. Tout devenait plus lourd, les mots pouvaient soudainement tourner à l’égalité ou au poivre, l’ironie était réellement une arme et non pas un enfermement, nous avions des amis et des ennemis…

Nous avons osé proposer une autre voie et nous avons appris ce qu’il en coûtait de croire en quelque chose. Nous avons aussi appris que certains de nos adversaires étaient prêts à se rendre jusqu’au bout de leur mépris pour nous faire taire. Le Québec demeurera sans doute inchangé, prostré sur le fleuve gelé qui lui sert de gueule, à suivre les moutons de panure de la version cheap du rêve américain; il n’est déjà plus le même à mes yeux, à la fois beau et inquiétant.

par Samuel Mercier

avec

Laurie Bédard
Charles Dionne
Gautier Langevin
Fabrice Masson-Goulet
Alice Michaud-Lapointe
Jean-Benjamin Milot
Mathieu Poulin
Éric Samson

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