La fêlure (VI): Le Québec après la bêtise



Chaque jour, la bêtise répand tant et si bien sa semence que je ne serais pas surpris de nous voir tous sous peu incapables de tenir un raisonnement simple: est-ce un végétal ou un animal?


Je réfléchissais, hier soir, à la nature de l’engagement des « verts » depuis le début du conflit. J’avais même trouvé un court extrait de Pessoa qui illustrait parfaitement mon propos, nous apprenant que « ne pas agir donne tout » — devise qui prévaut surtout quand ceux-ci étayent leur argumentaire : on nous refuse l’accès aux assemblées, se répètent-ils à dire, on empêche les votes secrets ou les scrutins électroniques, les « rouges » font tout en leur possible pour invalider une démarche véritablement démocratique. À tout prendre, je me suis dit que leur engagement se concrétisait dans l’inaction — ceci expliquant cela — soit l’immobilisme de leur « majorité silencieuse ».


Bref, pour eux « ne pas être, […] c’est posséder un trône ».


Combien de fois, depuis le commencement de cette grève, j’ai entendu de la bouche de certains journaleux que les grévistes se comportent comme des « bébés gâtés », comme des «enfants-rois ». Ces « enfants », comme vous aimez si bien les appeler, s’associent, réfléchissent, discutent, manifestent, posent des gestes concrets qui donnent à la silencieuse majorité un air de fruits verts, un goût de bois mort. À bien y penser, ce qui me désole le plus chez «les verts», c’est de ne pas avoir donné, depuis le début de la grève, un sens à leur parole, une teneur à leurs propos, et ce, malgré la pluralité des voix qui se sont élevées dans les médias pour défendre leur cause. Ceci reflète en partie pourquoi j’ai si peu de respect pour ces derniers, car au bout du compte qui des deux camps récoltera les fruits du labeur de l’autre?


Si, dans son texte, Samuel Mercier parle d’un « Québec après l’ironie », d’un état qui, au courant de cette grève, n’a pas eu peur de donner corps et forme à la parole de certains démagogues populistes, il appert, suite à la publication d’un article de Margaret Wente dans le Globe and Mail, que l’on devra maintenant parler d’un « Québec après la bêtise ». Dès à présent, on ne peut plus ignorer cet appel à l’abrutissement général qui veut qu’un diplôme n’a de valeur que s’il débouche sur une carrière lucrative. C’est tout un pan de la pensée critique qu’on met à mal.


On s’attaque désormais à l’humanité en nous.


Je me rappelle avoir souri en entendant Denys Arcand affirmer, dans le cadre d’une entrevue pour son film Les invasions barbares, « que la civilisation occidentale, celle qui a commencé avec Montaigne et Dante, est en train de mourir ». Je trouvais qu’il nous jugeait sévèrement. Je pensais surtout qu’il nous dépeignait à tort comme des êtres incultes et abrutis. En ne me reconnaissant ni dans les valeurs du père ni dans celles du fils, je me sentais comme l’exception qui confirme la règle — sachant bien que je n’étais pas le seul à trouver un refuge dans les livres — que tout n’était pas perdu finalement.


C’est seulement depuis les douze dernières semaines que je sens que le vent tourne — que quelque chose à changé — qu’un nombre grandissant d’étudiants ont préféré la surface des choses à la profondeur vertigineuse de l’analyse. Heureusement pour le Québec de demain, des milliers d’individus ont compris qu’il fallait prendre la rue pour nous rappeler que nous ne sommes plus des bêtes!



par Fabrice Masson-Goulet

Avec

Laurie Bédard
Charles Dionne
Gautier Langevin
Samuel Mercier
Alice Michaud-Lapointe
Jean-Benjamin Milot
Mathieu Poulin
Éric Samson

Ce texte est publié en simultané sur La Swompe


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