La fêlure (VII) – Mettre au ban(c) d’école



Le septième texte d’une série qui réfléchit sur un Québec en crise. Vous pouvez retrouver les textes précédents ici : IIIIIIIV, V, VI.



crédit photo azrasta



En faisant la sourde oreille à nos cris, en balayant du revers de la main nos revendications, en nous traitant avec paternalisme, mépris et condescendance depuis maintenant plus de douze semaines de grève, le gouvernement Charest a provoqué l’inévitable. Vite, qu’on appelle la DPJ! Papa Jean pis Maman Line ont fait preuve de grosse négligence sale : nous voulons retourner en famille d’accueil ! Mais le gouvernement, à force d’ignorance et de maltraitance, nous aura, du même coup, rendu service en réveillant le Québec du lourd coma dans lequel il s’était lui-même plongé.


Ça fait peur, un peuple dont le pouls recommence à battre, un peuple qui ouvre les yeux, un peuple qui se sent d’attaque, prêt à recommencer, reconstruire, réclamer son avenir. Et puisque c’est terrifiant, inhabituel, grisant, que ça demande mobilisation, souplesse et invention, certains, très rapidement, ont voulu nous bâillonner à coups d’injonctions et de désinformation, arguant que c’était assez, que nous avions fait valoir notre point, qu’il nous fallait être raisonnables et rentrer dans le rang. « Qu’est-ce que les étudiants ne comprennent pas dans le mot “NON” ? », ai-je lu encore récemment sur les commentaires de la page Facebook de Jean Charest.


Tout ce qu’il y a à répondre à cette question inepte et infantilisante, c’est que le mouvement étudiant refuse d’entendre le mot « non » précisément parce qu’il est utilisé par le gouvernement à titre de point final, de muselière, de verdict, alors même qu’aucune réelle discussion n’a été engagée entre les deux partis. Si les enfants sont ceux qui refusent d’obéir quand on leur répond de façon évasive, avec des arguments sans queue ni tête, des expressions préformatées du type « C’est comme ça parce que c’est comme ça », alors très bien, nous sommes des enfants.


Des enfants avides de vérité, de pertinence, de justice. Des enfants curieux qui analysent ce qu’on leur met sous les yeux, qui posent des questions, qui sont à même de soulever les contresens, les paradoxes, les antinomies des discours qu’on tente de leur imposer. Des enfants prêts à jouer à la « Tag », à « Cache-Cache », à « Police Voleur », si c’est la seule façon pour que le gouvernement daigne leur concéder un regard. Des enfants qui seront heureux de retourner sur les bancs d’école, comme tous les petits verts de jalousie les en somment, mais seulement lorsqu’ils l’auront voté démocratiquement en assemblée. Bref, des enfants à l’imagination fertile qui, sans faire de caprice ou verser de larmes de crocodile, ont finalement mis leur pied à terre.


Et même si nous, jeunes Québécois, émergeons enfin d’un sommeil de plomb, nous réalisons, certains avec surprise, d’autres avec joie, que nous ne sommes pas amnésiques. Au grand dam du gouvernement, nous nous souvenons encore de nos tables de multiplication et de comment diviser un chiffre par sept. De notre devise et du chapitre « Révolution Tranquille » de nos manuels d’Histoire du Québec et du Canada. De nos cours d’enseignement moral et des heures passées autour du mot « démocratie ». La théorie est assimilée ; nous sommes arrivés au temps de la pratique, de l’action, de la résistance.


Certes, il y aura toujours des bullies de cour d’école pour brimer nos actions, nous intimider et tenter d’étouffer nos voix, ainsi que des drama queen « moi-moi-moi-ma vie-my life » pour se rabattre sur le narcissisme et l’individualisme à l’heure où le « nous » n’a jamais aussi fièrement affiché ses vraies couleurs — rouge vif, rouge sang, rouge colère. Mais des enfants, c’est poreux comme des éponges, ça grandit aussi vite que ça apprend, toute matante qui se respecte vous le dira.


Déjà, nous ne sommes plus dupes ; une poussée de croissance fulgurante s’est emparée de nous ces derniers mois. Nous savons que personne ne peut nous forcer à copier cent fois « Les étudiants doivent payer leur juste part ». Que personne ne peut nous ordonner d’aller « Au piquet! », auquel cas nous répondrions que le piquetage, on connaît. Mais surtout, que personne ne peut désormais nous punir d’avoir atteint l’âge de raison et de nous tenir à la hauteur de nos rêves et de nos convictions. Ni Père Noël ni État-Providence, nous en sommes bien conscients, mais nos certitudes, nos valeurs, nos exigences, elles, demeurent.


par Alice Michaud-Lapointe


Avec

Laurie Bédard
Charles Dionne
Gautier Langevin
Fabrice Masson-Goulet
Samuel Mercier
Jean-Benjamin Milot
Mathieu Poulin
Éric Samson


Ce texte est publié en simultané sur La Swompe



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