Des nouvelles de MMEH – CHAMBRES NOIRES [NICOLAS CHARETTE]

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Vous retrouvez l’article original ici, sur mamereetaithipster.com

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Éditions du Boréal, 2012

Y aurait-il quelque chose comme un mal de vivre du mâle québécois? En refermantChambres noires, le premier roman de Nicolas Charette, je repense à pas moins de trois autres livres parus dans les dernières années qui explorent le malaise existentiel, la tentation du suicide et les abus en tous genres. Juste chez Boréal, l’éditeur de Charette, Jean-François Chassay a fait paraître en 2010 Sous Pression, qui raconte sur une période de 24 heures les différentes rencontres d’un homme sur le point d’en finir, et Nicolas Langelier a publié en 2011 son fameux Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, dans lequel un « vous » qui se veut un peu universel perd le cap et s’enfonce dans une dépression profonde. Et je n’ai pas encore lu Charlotte Before Christ, d’Alexandre Soublière, mais si je me fie à ce que j’ai entendu dire, Sacha, le narrateur est loin d’être « heureux » et « épanoui » à la manière de James Stewart à la fin de It’s a Wonderful Life. Il y a aussi eu La ballade de Nicolas Jones, de Patrick Roy, celui-là au Quartanier, qui se penchait sur une dérive émotionnelle au masculin, un mal de vivre poignant et cette impression de vide existentiel qu’aucune rédemption ne saurait dissiper complètement.

Bref, je ne sais pas si l’homme québécois est en péril, mais il y a certainement une sorte de moment littéraire, un momentum de la dépression masculine, dans lequel le livre de Charette s’inscrit parfaitement, autant dans le ton que dans la forme du récit.

Chambres noires est le monologue circulaire très intense et très violent d’un jeune homme dans la mi-vingtaine qui lutte plus ou moins bien contre des pulsions autodestructrices. Victor est photographe de profession et gagne sa vie à la fois en faisant des contrats de mariage et de la photo artistique vendue dans des galeries montréalaises. En théorie, il a tout pour être heureux : des amis, des fréquentations, une famille aimante et disponible, un emploi qu’il aime, mais tout cela ne change rien au fait qu’il est profondément angoissé et que tout autour de lui semble superficiel, artificiel, ennuyant et vain. En théorie, il devrait apprécier ce qu’il a et foncer dans la vie, mais sa soif est autre.   Il est alcoolique, toxicomane, dépressif, suicidaire, narcissique, violent, etc. Il peine à se reconnaître quand il se regarde dans le miroir et se détache dangereusement de lui-même, du sentiment d’identité et de soi. Un ami lui a légué un vieux fusil auquel il pense de plus en plus souvent : à le polir, à le tronquer, à s’en servir.

Et à mesure qu’il fait le récit de ses journées toutes un peu semblables les unes aux autres, au travers desquelles il passe comme un fantôme en quête de sensation forte ou d’effacement total, on n’apprend pas grand-chose sur lui, sauf sur son désir malsain de se faire mal, de blesser les autres, de se condamner et de se justifier. À sa propre conscience ou à une présence/absence envahissante dans sa vie.

C’est qu’en fait, Victor, tout au long du livre, s’adresse à un « tu » épistolaire, à une certaine Nina, qui ne lira probablement jamais ces lignes, dans son lointain Berlin, mais à qui il désire se confier. Elle est la seule, dit-il, avec qui il a l’impression qu’il peut dire la vérité, ou du moins tenter d’être honnête. C’est donc à une confession doublée d’un appel à l’aide qu’on assiste, impuissants et un peu exclus. Victor expérimente avec la vie, les drogues et avec les sensations toujours plus fortes et revient à la maison, dans sa chambre noire au sous-sol, pour écrire à cette Nina dont on ne sait pas grand-chose non plus. C’est peu dire qu’on se retrouve par le fait même dans une analyse de l’expérience et non pas dans un vécu authentique. Victor ne vit pas devant nos yeux, il écrit et réfléchit à ce qu’il a fait et à ce qu’il a vu : il est constamment en réaction et son discours verse donc simultanément (et à dose égale) dans l’autocritique et dans l’auto-indulgence. Il est toujours en même temps le maître du monde et le roi des cons, il se voit double, c’est ce que la dépendance crée.

En moins de deux cents pages, et sans aucun préambule ni fioritures, Charette parvient à entrer dans la tête de ce jeune homme et à nous faire ressentir la détresse qui l’habite. Mais il arrive aussi, jusqu’à un certain point, à nous faire ressentir le côté un peu pathétique de la dépendance et de l’excès, entre autre en créant un effet de temporalité circulaire et floue, qui fait qu’on ne sait plus trop ce qui vient avant et après. Sa prose (j’ai envie de dire celle de Victor, puisque Chambre noires est un exercice d’introspection, dans tous les sens du terme) est dénuée de tout artifice, froide, méthodique et en même temps un peu lâche par endroits, comme si elle n’arrivait pas à se décider entre le fait d’être sobre et élégante et le fait d’être percutante, punchée. Très peu d’images, très peu de métaphores, très peu d’envolées et pas de lyrisme ici : la plume de Victor est autocritique, mais pas exaltée. Il ne cherche pas à éblouir Nina, ce serait malhonnête, et Charette de son côté ne cherche pas à nous éblouir non plus.

Dénué de véritable trame narrative, construit à la manière d’un monologue qui se mord la queue et qui frôle parfois le solipsisme, Chambres noires est une expérience qui n’est pas pour tout le monde, mais qui plaira aux lecteurs plus intéressés au négatif de la psychologie humaine qu’à son résultat léché, photoshopé et artificiel.

Comme le dit Victor, tout seul au milieu des vapeurs du fixateur et de la lumière rouge, composant sans s’en rendre compte l’allégorie parfaite de son existence obsessive et à rebours : « Pourquoi est-ce que je m’entête à travailler avec l’argentique? Quelque chose en moi ne veut pas changer. J’ai l’impression qu’il y a là un surplus de vérité. J’entends le papier glisser au fond du bac à révélateur et j’y vois l’image apparaître, l’odeur du bain d’arrêt me picote les fosses nasales, j’écoute le tic-tac de mes vieilles minuteries, j’accroche la photo qui dégoutte pour qu’elle sèche, je me lave constamment les mains… Il y a là un acte infiniment plus vrai que de rester devant un écran d’ordinateur. « C’est la même chose! qu’on me disait encore la semaine dernière. Ça te prend juste plus de temps! » Sans aucun doute, oui. Mais peut-être que, justement, ça me prend plus de temps. C’est déjà ça de gagné! Et puis, commencer à apprendre la technologie numérique? Pas question. » (p. 24)

Dire que c’est l’histoire de sa vie, ce serait un lieu commun dans lequel on se reconnaît tous un peu. Je m’en garderai donc, pour ne pas le vexer, lui qui, comme chaque excessif, a tant besoin d’être seul dans sa souffrance.

 

Clarence L’inspecteur

Archives de Clarence ICI

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