Marc-André Huot – Le goût du sable en slidant les crampons en avant




Pour Cobb, Rocker, Bond, Kent, Bradley et tous les pires enculés qui ont foulé un terrain de baseball une fois dans leur vie.

Je lâche un gros crachat juste avant de rabaisser le masque sur mon visage. Une vieille habitude que je répète machinalement même si ça fait cinq ans que je ne chique plus durant les parties. On est en début de 9e manche et le score est de 5-4 en notre faveur. Quand tu joues pour Cleveland et que tu mènes après huit manches, y’a déjà quelque chose qui tient du miracle.

Je suis un catcheur en fin de parcours, qui a déjà subi trois opérations aux genoux, qui ne peut pas vivre sans ingurgiter des doses gargantuesques de painkillers, qui ne passera jamais à l’histoire et qui tente juste de s’accrocher pour une dernière saison. En tant que seul catcheur québécois des ligues majeures, on m’a rapidement affublé du sobriquet de «Catching Frog», une double allusion à mes origines et à ma position derrière le marbre. Ce surnom m’a collé à la peau tout au long de ma carrière. Au début, je souriais timidement quand un de mes coéquipiers un peu redneck me lançait du «Frog» à travers le vestiaire, mais maintenant ça me donne juste une raison de plus de grincer des dents. En même temps, je me dis que je ne vaux pas bien plus que le dernier des sudistes racistes, membre du Klu Klux Klan.

Ma job est pas trop compliquée, suffit d’attraper les boulets de canon que les pitcheurs m’envoient avec plus ou moins de précision. Des fois, je dois envoyer un relai rapide au deuxième quand un petit vite qui se pense bien malin s’élance du premier avant même que la balle soit cognée. À mes débuts, j’étais reconnu comme le meilleur bras derrière un marbre, mais l’usure a fini par me rattraper et maintenant j’ai l’impression de lancer au mieux comme une quart-arrière de la Lingerie Football League. L’essentiel de mon travail consiste à tout savoir sur les frappeurs que nous affrontons. Bien entendu, connaître leurs habitudes au bâton est primordial, mais ce qui sépare les bons joueurs des vrais pros c’est la capacité d’amasser de l’information provenant d’en dehors du terrain. Ce qui fait que je passe le plus clair de mon temps libre à feuilleter les revues à potins où à me transformer en paparazzi et épier les joueurs dans leur intimité quand ils sont en visite à Cleveland. Cela me donne un avantage sur les frappeurs, me permettant de lâcher des vannes disgracieuses à leur attention afin de les déstabiliser. C’est aussi beaucoup cela le sport de haut niveau. Sans trop vouloir me vanter, je suis le pire enculé de trashtalker que le baseball ait jamais connu.

Avant de me lancer des roches, il est fondamental de savoir que le joueur de baseball moyen forme une engeance mêlant junkies, ivrognes, obsédés sexuels, batteurs de femmes, racistes, tricheurs, bouffeurs de fast-food, parieurs invétérés et semi-athlètes qui gagnent en une seule saison plus que 90 % des individus de la planète gagneront en une vie et qui se crissent de cette injustice. En ce sens, je peux me qualifier de joueur de baseball moyen.

Kevin Leroy laisse sa place au monticule à Wilton «Big Willy» Messiano, un échalas de presque 7 pieds, capable de tuer un bœuf avec une balle rapide dépassant les 100 miles à l’heure. C’est une vidéo montrant cet exploit et devenue virale sur YouTube qui a poussé tous les recruteurs à prendre le premier avion en partance du Canada pour Cuba afin de le convaincre de signer un contrat. Notre chasseur de têtes a remporté la mise en promettant à Big Willy que les meilleures putes Made in USA se trouvaient à Cleveland. Parce qu’il aime ça les putes, Big Willy. Il les adore même. Il a grandi dans une petite bourgade à une heure d’Holguin où sa mère et ses sœurs tapinaient pour mettre du pain sur la table. Il nous a raconté une fois que coucher avec une prostituée lui rappelait sa famille laissée derrière lui. Nous ne savons toujours pas s’il était sérieux ou s’il se foutait de nos gueules. Bref, tout ça pour dire que ça n’a pas pris deux semaines pour qu’il se rende compte de la supercherie, les putes de Cleveland valent pas un clou, et depuis ce temps il essaye de se faire échanger à Los Angeles.

La balle claque régulièrement dans la mite dans un son de cuir à la fois sec et étouffé, pulsation rythmique centrale dans l’arrangement complexe des coups de battes, du bruit des spectateurs amorphes ou en liesse, des calls d’arbitres et des airs de musique quétaines qui forment l’harmonie du baseball. Les deux premiers frappeurs adverses se font rapidement retirer sur trois prises. Archie Samuels, un homosexuel notoire dans la ligue et qui refuse de s’afficher ouvertement, s’élance et rate un changement de vitesse après que j’aie murmuré : «Quel Justin a la plus grosse ? Bieber ou Timberlake ?». Danny Green , second frappeur et amant de Jessie Sawyer, la fille de 17 ans du propriétaire de son club, fend l’air sur une rapide en plein cœur du marbre lorsque je lui demande de me confirmer la légende selon laquelle la petite Sawyer porte des bobettes Hello Kitty.

Trop absorbé à savourer mes deux victoires personnelles, je n’entends pas le changement de frappeur clamé par l’annonceur. Normalement, Juan Micael Beltran, un frappeur droitier qui dépense la moitié de son salaire en pariant sur des combats de coqs qu’il organise dans son sous-sol et l’autre moitié pour payer ses poppers et ses greenies, aurait dû se présenter au marbre. Sauf que Micky Navarro, le coach adverse qui est célèbre pour avoir chié un énorme étron dans la mite de chacun de ses joueurs alors qu’il entraînait encore dans les mineures, décide d’envoyer un frappeur gaucher, supposé avoir de meilleures chances contre notre lanceur droitier. Je ne serais pas inquiet outre mesure, s’il ne s’agissait de Gaby Gaudino, une grosse brute épaisse qui officie normalement à la même position que moi, mais qui bénéficiait d’une soirée de congé jusqu’à maintenant. Oui, il peut catapulter une balle à 500 pieds dans le champ opposé, mais ce n’est pas ce qui m’inquiète. Ce qui m’inquiète, c’est que j’ai couché avec sa copine pas plus tard qu’hier soir.

J’étais assis seul dans un box de mon bar habituel lorsqu’elle est venue me demander si elle pouvait venir s’asseoir. Tout de suite, je l’ai reconnu. Marcie Toy, une jeune pop-star qui avait fait un tabac l’été précédent avec son hit Those Children et qui, si on se fie à la rumeur, était pressentie pour jouer dans le deuxième volet de Battleship. Dans tous les cas, elle s’assit à côté de moi et commence à me faire la cour. D’habitude je n’accroche pas vraiment aux avances des jeunes soubrettes, j’ai un penchant naturel pour les cougars, mais ce soir-là, je me sentais vraiment écoeuré de la vie en générale et de la mienne en particulier. Nous commandons donc une bouteille de Johnny Walker Black Label et nous en servons des généreuses rasades, si bien qu’une heure plus tard, la mignonne passe à l’acte. Elle me dit qu’elle n’a jamais couché avec un «Frog». J’hésite. Légèrement. Entendons-nous, je suis une enflure sans nom, une petite frappe de bas étage, mais je n’ai jamais couché avec la blonde ou la femme d’un autre gars. Quelques principes moraux tentent de diriger ma vie, mais l’alcool, cet éternel mauvais conseiller, me fait flancher.

En moins de deux, nous quittons le bar, hélons le premier taxi, arrachons nos vêtements sur la banquette arrière, débarquons dans mon immense loft et consommons finalement notre relation sur mon canapé en cuir italien avant de nous endormir dos à dos. Lorsque je me réveille, elle est déjà partie. En prenant ma douche tout en croquant une demi-douzaine d’Advil, je me rappelle qu’elle avait un shooting photo pour sa collection de vêtements décolletés pour nouveau-nés. Je ne parviens pas à distinguer si le goût d’amertume qui me vient est dû aux pilules réduites en poudre que je mâche ou à l’éternel désespoir que ma personne m’inspire.

C’est avec cet épisode fraichement en mémoire que j’accueille Gaudino au marbre. J’essaye de retrouver ma contenance, sachant que je dois retrouver la totalité de mon jeu pour soutirer une victoire difficile. Mais je choke lamentablement, prononçant la pire insulte minable de l’histoire.

– Hey ! Gros abruti ! J’ai couché avec ta femme hier !

– Je sais petite merde et si jamais je croise le marbre, je te défonce et te tue.

Câlice. Ostie d’tabarnak. Je suis pas peureux dans la vie en général, mais je sais que ce gros ramassis de consanguinité qui tient un bâton à trois pieds de distance de moi serait bien capable de me faire la peau. Je perds complètement mon sang froid, si bien que je commande une rapide à l’extérieur, du gâteau pour Gaudino. Le choc est retentissant et la balle s’élève très haut dans le ciel. Sauf que la distance ne semble pas suffisante pour le home run. Lenny Sember dans la droite devrait facilement attraper la balle et mettre fin au match. Mais non. Une crampe au cerveau et il tasse sa mite à la dernière fraction de seconde. La balle lui tombe directement dans les chnoles. Une chance que Sammy Marciano, notre champ centre qui a renversé une mère poussant un landau en roulant 50 km/h en haut de la limite permise dans une zone scolaire, mais qui a été innocenté en faisant croire que sa femme conduisait alors qu’elle était plutôt assise sur le siège passager, complètement pétée par une double dose de GH, est là pour couvrir parce qu’il ramasse lestement la balle, pile sur Sember sans se soucier de la douleur de ce dernier et lance un relai précis au deuxième pour éviter le double.

Je ne peux m’empêcher de regarder vers le premier coussin. Gaudino me fixe de son air mauvais et à moitié attardé. Larry Gostowski, un petit frappeur à la physionomie quasi féline se présente au marbre. Cette frêle et souple charpente ne m’apaise pas pour autant, parce que deux ans plus tôt, Gostowski a été inculpé pour voie de fait après avoir tabassé sa mère avec son propre dildo. Comme quoi les pires bêtes se tapissent souvent là où on s’y attend le moins.

Big Willy lance sa première balle, sans se soucier de Gaudino au premier. Tout le monde sait que les catcheurs ne sont pas les joueurs les plus rapides et qu’ils ne volent jamais les buts. Oui, tout le monde sait ça. Sauf Gaudino. Ce gros fœtus pourri se prend pour Usain Bolt et se dit à tort qu’il a une chance. Si bien que lorsque j’attrape la balle et m’apprête à relayer au deuxième, il n’a pas franchi le tiers de la distance. J’effectue mon relai, mais je sens que quelque chose cloche. La sphère couturée tourne sur elle-même et adopte une trajectoire non désirée. Elle passe trois mètres à côté de Benny May, le joueur de deuxième qui slide toujours sur le ventre pour ne pas perdre le sac de poudre qu’il cache dans sa poche arrière. Pas mêlant, Gaudino aurait presque pu l’attraper dans sa course. Ce dernier se retrouve finalement sauf au deuxième, son regard bovin exprimant clairement qu’il ne comprend pas ce qui vient d’arriver.

Nous nous retrouvons donc avec un compte d’une prise avec un coureur en position de marquer et à un seul retrait de finir le match. Mais je n’ai plus l’énergie pour tenter de décontenancer Gostowski. Tout dépend de Big Willy qui réussit tout même à soutirer une deuxième prise sur une glissante à l’intérieure. C’est presque fini que je me dis. Je vais m’en sortir vivant. Le troisième lancer semble parfait, une courbe véloce qui va venir frôler l’intérieur et…

CRAAAAAC ! Un immense fracas retentit dans le stade alors que le bâton de Gostowski éclate en mille morceaux. La balle semble frappée avec suffisamment de puissance pour tomber en lieu sûr pour un simple.

Gaudino est déjà en course. À mes pieds gît le manche de la batte maintenant transformé en pieux. Je le ramasse, sans trop être conscient de mon geste. Je me place sur le marbre, attendant le relai pour le dernier retrait.

Gaudino contourne le troisième. Marciano ramasse la balle et me l’envoie, un poil trop à ma gauche. Lorsque je la reçois, je me retrouve entre Gaudino me chargeant furieusement et le marbre. Je sais que la collision va faire mal et je me doute de ce qu’il va faire de mon corps, une fois inerte.

***

La première chose que je remarque en reprenant conscience, c’est le silence pesant qui règne dans le stade. Rien à voir avec le silence moribond d’une foule dont l’équipe locale subit une dégelée. Je réussis à me relever en position assise, constatant au passage que mon plastron est imbibé de sang. La tête de Gaudino est posée légèrement de travers sur mon entrejambe et je ne peux m’empêcher d’imaginer l’excitation d’Archie Samuels observant cette scène. Cette pensée furtive est repoussée rapidement lorsque je réalise finalement ce qui est arrivé.

Le manche de la batte de Gostowski est planté directement dans la nuque de Gaudino. Instinctivement, j’ai dû lui asséner ce coup mortel au moment où il me plaquait. Mais je suis rassuré. Parce que je sens toujours le poids de la balle dans ma mite et que j’ai procuré la victoire à mon équipe. Je souris aussi. Parce que je vais finalement passer à l’histoire, bien que de façon peu reluisante, et ceux qui trouveront matière à critiquer mon excès de compétitivité, je pourrai toujours les envoyer chier lors de la première hollywoodienne du film portant sur ma vie.





Je verrais bien Ryan Reynolds jouer mon rôle.



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