Des nouvelles de MMEH – COMME DES SENTINELLES [JEAN-PHILIPPE MARTEL]

La rubrique Des nouvelles de Ma mère était hipster retrace, chaque mercredi, nos articles coups de coeur de ce site culturel montréalais qu’on aime d’amour.

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Vous retrouvez l’article original ici, sur mamereetaithipster.com




Éditions La Mèche, 2012


Jean-Philippe Martel, dans ma tête, c’est le gars qui écrit des « fictions parodiques de la vie littéraire québécoise » sur son blogue, Littéraires après tout. Je ne sais pas comment appeler ça autrement. Peut-être qu’il a un nom pour les décrire, ces textes souvent hilarants à propos de ce qui arrive (et surtout de ce qui n’arrive pas) dans le petit monde de la littérature d’ici, peut-être qu’il appelle ça autrement. Son dernier en date est un délire sodomite sur Alexandre Soublière et Bret Easton Ellis, où on croise aussi bien Marie-Hélène Poitras que Georges Laraque en plein salon du livre de l’Estrie. Pas de doute, le gars a de l’imagination, comme on dit.


Tellement d’imagination qu’on se demande un peu comment ça se fait que son premier roman est aussi peu éclaté, aussi peu pété, aussi sageComme des sentinelles ne raconte rien de particulièrement étrange ou improbable, ne se moque pas (gentiment ou méchamment) de personnalités semi-publiques ou carrément underground, ne chamboule aucune norme des genres ou des codes traditionnels dans un grand éclat de rire et ne réinvente pas l’art du roman en forme de grosseinside joke pour initiés.


Au contraire, c’est un roman introspectif assez conventionnel auquel on a droit, dans lequel on suspecte évidemment une proximité psychologique entre auteur et narrateur, dans lequel un intellectuel raconte les déboires d’un intellectuel, dans lequel les événements et les jours se suivent en cadence rythmée. Un roman introspectif qui nous raconte une tranche (difficile) de vie (banale). Après tout, on en a lu mille des livres comme ça, qui s’intéressent à la dérive, à la déprime, à la dépression. Et ils ont tous un peu le même pattern : Vincent Sylvestre, la jeune trentaine, chargé de cours à l’université à Sherbrooke, est alcoolique et cocaïnomane. Au moment où le livre commence, il n’est plus avec sa blonde, Evelyn, mais pense souvent à elle avec nostalgie : elle l’a laissé à cause de ses excès, il veut changer. Il a ce qu’il appelle, entre guillemets, une « vie d’avant ».


Vincent veut se prendre en main et fréquente les Narcomanes Anonymes, un groupe d’entraide hebdomadaire où il fait un soir la rencontre de Robert Thompson, un homme complètement différent de lui qui sera à la fois une mauvaise influence et un camarade indispensable. En compagnie de Rob, il va renouer avec les plaisirs de la drogue et envoyer promener les N.A., faire la tournée des bars des Cantons, se battre avec des white trashs, flirter dangereusement avec ses étudiantes, et retomber dans une léthargie nocive qui le forcera à prendre des décisions importantes.


Bref, à part le fait que ça se passe ailleurs qu’à Montréal, rien pour étonner, rien pour choquer, mais là n’est pas la question. Dans un livre comme celui de Martel, d’après-moi, ce qu’on veut savoir c’est si c’est bien écrit. Le reste, dans la mesure où c’est vraisemblable et on peut suspendre pour quelques heures notre incrédulité, est accessoire.


Ce qui fait de Comme des sentinelles un bon livre, ce n’est certainement pas ce qui s’y passe (bien que certains épisodes soient délectables, je ne vais pas dire le contraire), mais plutôt ce que Vincent en pense, après coup, la façon dont il prend note de ce qui l’entoure; son regard sur le monde et, au bout du compte, son écriture. Divisé en très courts chapitres racontant les soirées et les lendemains de veille de Vincent, intercalés de souvenirs un peu impressionnistes de sa famille et surtout de son père, Comme des sentinelles est narré avec une élégance et une finesse remarquables. Jamais lourd, jamais écrasant, le style de Martel est, au contraire, plein d’humour et fait preuve d’une ironie subtile qui traverse tout le texte et l’empêche de sombrer dans le marasme. Certains passages où Vincent parle de ses cours de littérature française (plutôt : où il nous donne son cours en accéléré) qui auraient pu se révéler un peu artificiels dans un autre contexte s’arriment très bien au reste de l’histoire. Les observations de Vincent sont presque toujours justes, elles ont une portée à la fois humoristique et philosophique qui réjouit plus qu’elle ne pèse, malgré leur cruauté assumée parfois. Sont côté cynique et irrévérencieux, ses jugements élitistes pourraient agacer, mais ont le mérite d’aller droit au but. De toute manière, chez lui, une opinion devient toujours une description, une vision du monde, et c’est ce qu’on attend du regard de l’écrivain. Les descriptions de personnages sont particulièrement jouissives, comme par exemple quand Vincent fait la connaissance de Robert, à la sortie d’une soirée des N. A. :

Robert était exactement le genre d’homme que j’avais toujours imaginé au N. A. Assez petit, mais plus costaud que moi, il portait des Levi’s 531 comme les gars en avaient quand j’allais au secondaire et une chemise de la même couleur que ses jeans. Il roulait ses manches de telle manière que ses avant-bras en sortaient, comme les troncs tordus et noueux de vieux arbres hors de terre.

Le très beau titre choisi par Martel, Comme des sentinelles, résume bien l’impression qui se dégage du livre et de son protagoniste, alors que Vincent est aussi alerte que profondément apathique, toujours à l’affût (on pourrait presque dire allumé) tout en étant déconnecté.


Au fond, Vincent n’est pas méchant, il est seulement, comme nous tous, un égocentrique un peu perdu qui cherche à communiquer, par tous les moyens. C’est sa rencontre avec Robert Thompson qui lui permettra non seulement de se comprendre mieux, mais de nous faire comprendre, à nous, le désarroi qu’il ressent. En effet, cette relation, inégale – qu’on a de la difficulté à cerner au début – se révèle être le cœur du roman, à la fois son moteur et son point aveugle. À mesure qu’ils se fréquentent et qu’ils apprennent à s’apprivoiser, Vincent et Robert en viennent presque à une forme de communication dont Vincent rêve, une forme d’échange sincère et vrai qui pourrait s’apparenter à de l’amitié. Au final, ça ne fonctionnera pas comme prévu, comme n’importe quoi dans la vie, on le sait bien, mais Vincent aura au moins eu le temps de se poser (presque) les bonnes questions.


Comme des sentinelles est trop court, j’en aurais pris plus, pas parce qu’il manque des éléments, ou des développements, mais par pur plaisir de lecture, par envie d’entendre Vincent se prononcer sur ceci ou cela. Pour savoir ce qu’il aurait pensé de la crise étudiante, ou de la fameuse journée où l’odeur des BPC s’était rendue jusqu’à Brossard, quand l’entrepôt de Saint-Basile avait brûlé. Si jamais je rencontre Jean-Philippe Martel, sur Facebook ou au Port de tête (on ne sait jamais), je pourrai lui demander de m’improviser quelque chose en ressuscitant Vincent en direct, mais pour l’instant je me contenterai de replonger avec plaisir dans son récit de la route qui sépare Sherbrooke d’Ulverton, et qui passe par Windsor.

Chez moi, quand les vents changent de direction, au printemps et à l’automne, on dit que ça sent Windsor – en d’autres mots: ça pue. Ce sont les produits chimiques employés pour blanchir le papier qui ont cette odeur. Les gens de Windsor prétendent que ça ne sent rien, mais c’est n’importe quoi. Le taux de maladies bizarres chez les enfants et les jeunes adultes y est si élevé qu’on fera bien ce qu’on voudra, on racontera bien ce qu’on voudra, moi, je reste à Sherbrooke.


Chaque fois que je traverse Windsor, la même impression d’abandon vraiment triste m’envahit: tout a l’air si pauvre, si négligé qu’on se demande bien pour quelle raison on voudrait encore changer les choses, dans cette ville, améliorer la qualité de l’air ou balayer son coin de trottoir. À une intersection de l’autre côté du pont, on aperçoit un bar dans un demi-sous-sol, sous le bureau de poste, et qui fait la promotion de ses dimanches animés par DJ-Gina. On dirait que la vie est passée par là en 1958 ou 1959 et qu’elle est repartie. Des gens font semblant de rien, ouvrent des boutiques de vêtements pour enfants, mettent des fleurs aux fenêtres, achètent des nouvelles voitures… Mais ça ne sert à rien. Le seul qui ait l’air à sa place, ici, c’est le barbier, avec sa torsade bleu-blanc-rouge qui vire au gris, ses clients trépassés – complètement, absolument hors du temps.


Un peu plus haut vers le nord, ça s’améliore un peu. On suit toujours la rivière Saint-François et l’ancienne ligne de chemin de fer, mais les deux perdent un peu de leur aspect industriel; ça ressemble presque à la campagne. Dans les champs, des animaux dorment ou mangent ou meurent. Puis, la route quitte la rivière et tourne brusquement à gauche dans une montée, et si on ne fait pas attention, eh bien, on a manqué Ulverton.



Daniel Grenier

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