Poésie – Maxime Cayer



La matière



L’enfant, naïf par définition, essayait de s’amuser d’un rien et était sur le point de découvrir que cela n’était pas aussi facile qu’il en paraissait. Il manipulait la matière depuis maintenant des heures et n’avait toujours pas réussi à en tirer quoi que ce soit de satisfaisant. Il la prenait dans ses petites mains légèrement potelées, la remuait dans tous les sens, tentait de la plier, mais elle se brisait constamment en deux, puis la recollait ensemble et recommençait avec plus de délicatesse et de minutie que les fois précédentes.


La matière lui paressant excessivement molle, il eut l’idée de la conserver quelque temps dans le congélateur, cependant son éclair de génie vint se heurter à la colère de sa mère qui s’en débarrassa aussitôt dans un tourbillon de furie. Toutefois, il ne se laissa pas décourager aussi aisément puisqu’il savait qu’il possédait le pouvoir d’en reproduire autant qu’il le désirait, à sa connaissance il n’avait aucune limite à cet égard. Il avait effectivement raison. Cependant, il réalisa très vite qu’il ne pouvait en aucune disposition contrôler la qualité des résultats – elle était hors de sa portée et dépassait largement ses connaissances dans le domaine. Pourtant, il ne désespérait pas et persistait à vouloir poursuivre son exploration. Après tout, ce n’était pas parce qu’elle refusait de se courber à ses exigences comme il l’espérait qu’il lui était impossible de devenir malléable.


Alors il abandonna ses plans initiaux pour concentrer ses efforts sur la quête de variables inconnues et de territoires mystérieux. C’est ainsi qu’il put s’exprimer plus amplement à travers des sentiments semblant jaillir de profonds geysers trop longtemps endormis. Il la maniait toujours de ses petites mains légèrement potelées, mais cette fois il l’a saisie et l’étendit partout sur les murs de la maison familiale comme s’ils étaient devenus une seule fresque immense – canevas d’un chef d’œuvre en pleine élaboration méticuleuse, un après-midi pluvieux pendant que ses parents faisaient une sieste dûment méritée. À leur réveil, il reçut le châtiment le plus sévère de toute sa jeune vie et fut formellement interdit de recommencer de telles sottises. Des années durant, ses paternels l’obligèrent à suivre une thérapie cognitive avec un expert dans ce genre de comportement anormal. Et cela fut vrai jusqu’au jour où il voulut devenir écrivain.


Alors, il recommença à jouer avec la matière et ses parents furent extrêmement désespérés d’apprendre qu’il passerait probablement toute sa vie à la transformer en hideuses créations à l’aide d’une plume et de plusieurs petits carnets noirs. Il ne put jamais en tirer de magnifiques petits oiseaux de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, non que des masses difformes, étranges et singulièrement monochromes, aux inconstantes textures.




Écoutez-le ICI

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