Jean-François Thériault – Tuer le bum




Ça fait une semaine que le budget Marceau est sorti. Pas grand poésie là, vous me direz. Pas grand-chose à se mettre sous la dent non plus. Mais y’a une annonce qui m’a fait sourciller, pis qui a probablement fait hurler de joie le jury des très illustres prix Oxygène et Cendrier : le gouvernement du Québec annonce une hausse de taxe sur l’alcool et sur le tabac. Ça apparaît comme étant plein de bonne volonté. Mais je m’interroge sur un concept qui aura peut-être tendance à disparaître, celui du bum. Celui des tounes de Cassonade Faulkner et des livres de Kerouac. Le plus grand cliché des bars, perfecto-cuir style, celui dont on aime rire du caractère archaïque, mais qui nous fascine toujours un peu. Celui pour qui, justement, la consommation de ces produits n’est pas un choix, mais un mode de vie qui a quelque chose d’inné. Tout ce que je vais écrire ici se base bien entendu sur des gros préjugés et sur une vision tronquée de l’image du bum. Mais ça vaut peut-être la peine d’y réfléchir deux minutes.


La première chose à laquelle on pense, c’est que bummer, ça doit coûter cher aujourd’hui. À 8 piastres le paquet de topes et 5.75 la pinte, t’es mieux de l’étirer. Quand tu dis que Kerouac est parti de New York vers San Francisco avec genre 5 piastres dans les poches, pis qu’y’a fumé, bu pis couché ben en masse. C’est pas juste l’inflation, ils me feront pas croire ça. Y’a quelque chose de la traque, de la croisade contre une espèce de volonté d’autodestruction que la société veut encadrer. Il faut vivre longtemps. Il faut profiter au maximum du temps qui nous est alloué sur terre-merci-mon-Dieu. Pense à ta femme Ginette, à tes enfants John et Sandra, à ton chien Jack, à ton chalet sur le bord du lac Sergent. Tu veux pas perdre tout ça tout de suite. Tu veux en profiter ben en masse. Arrête de fumer. Fais-le pour toi.


Oui, oui, oui à tout ça. C’est vrai, fumer et boire, c’est pas bon pour la santé. En plus, astheure, ça coûte cher. Maudit de maudit. Mais le bum lui, le vrai, celui du Chant, il est supposé être au-dessus de ça, au-dessus des considérations que la société impose. La figure du bum suppose un détachement complet. Le bum n’a pas de famille, pas de port d’attache. Il ne lui reste que lui, sa peau et sa mort. Guillaume Pigeard de Gurbert, dans son livre Fumer tue, peut-on risquer sa vie ? consacre un chapitre complet à ce qu’il appelle la « métaphysique de la clope ». Il rappelle que de

continuer de fumer alors que nous savons on ne peut plus clairement le danger que cela représente pour notre vie, c’est, pour l’homme, transcender sa naturalité. Si nous étions accrochés à la vie comme l’huître à son rocher, incapables de nous en affranchir si peu que ce soit, nous serions prisonniers du besoin naturel de survivre. […] Le pouvoir que manifeste celui qui fume, c’est tout bonnement sa liberté.



Ce besoin de survivre, le bum ne l’a pas, pas plus qu’il n’en a d’autres. Il vit, et c’est tout, le temps que ça durera. Le problème de la cigarette ou de l’alcool, c’est avant tout un problème de durée. La différence entre fumer et être fumeur se situe dans la fréquence de l’acte. Ça implique de compter le nombre de fois où l’on sort fumer, les occasions, l’espace entre les cigarettes dans la journée. Même chose pour l’alcool. Même chose pour le concept de santé. On me dit « fais pas ça, c’est pas bon pour ta santé ». Pourtant, j’en ressens pas les effets dans l’immédiat. « Ben non, grand niaiseux, c’est plus tard, à 70 ans, quand tu pourras plus boire une goûte de bière d’épinette sans que ton foie veuille te sortir par les genoux et que chaque hot-dog du Stade te donnera des brûlements d’estomac pendant 3 jours que tu vas sacrer. Là, on s’en reparlera. » Mais le bum, lui, est en dehors de toute forme de durée. Il n’y a ni passé, ni futur, juste un beau gros présent qui mérite d’être meublé avec tout ce qu’il a. Fumer et boire entrent dans la même logique. Ils sont inhérents à sa condition. Ils passent le temps et dialoguent avec la mort.


Même chose quand vient le temps de parler d’économie. On me dit : « en augmentant les taxes sur ces produits, on réduit le nombre de consommateurs et on en viendra à éradiquer les fléaux qui rongent notre société.» (Si tu veux mon avis, moi je pense que c’est de la christ de marde. Penses-y deux secondes ti-clin. Si les paquets de topes coûtaient mille balles chaque, t’aurais pas moins de fumeurs, t’aurais juste du monde crissement plus endetté. Anyway.)


Quand tu t’appelles André Pratte, tu vois ça d’un bon oeil. Tu te dis : « Pour ma part, de telles hausses ne me choquent pas. La consommation de tabac et d’alcool est un choix. C’est à nous qu’il revient d’ajuster nos habitudes de vie si nous jugeons qu’elles nous coûtent trop cher. » Mais le coût n’appartient pas au champ lexical du bum. On ne peut pas le faire fitter dans une logique de consommation puisqu’il ne figure même pas dans l’équation. La cigarette et la bouteille, c’est l’extension du bum. Ça se situe dans une sphère que l’économie, au sens où les ministres la voient, ne pourra jamais atteindre : celle du mythe. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Frédéric Mancier et son entrée sur la cigarette dans le Dictionnaire des mythes d’aujourd’hui : « Personne n’ignore que c’est la manière de fumer qui compte le plus : elle devient un rite, à l’instar de la cigarette du matin, la première (pour ceux qui n’ont pas passé de nuit blanche, du moins), et, par conséquent, elle se prête singulièrement à sécréter un mythe. »


Fack c’est ça. J’ai juste un peu peur qu’on en vienne à tuer la figure du bum, un grand pan de la contre-culture, en essayant de lui faire entrer au travers de la gorge les considérations purement ministérielles que sont la Santé et l’Économie. Peut-être que je capote aussi un peu. Peut-être qu’astheure être bum ça va être de se claquer 3 ou 4 Red bull de suite pis d’écrire un poème à publier sur Poème sale. Peut-être qu’on s’en sacre aussi. Je sais pas.




Jean-François Thériault

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