Poésie – Sébastien Roussel

Robin Fry, "Green Glass" 2011 - Gallerie Paul Petro






Muzak ou Concerto en scie bémol




Qui compose la musique d’ascenseur (que je l’étripe) ?


C’est mou, sans âme, c’est… Beige.


Lentement, un sirop gluant s’écoule des haut-parleurs et vient se loger dans mes oreilles, vient sceller mes oreilles et les voix dedans, du sirop beige, beige-cravate-corde-au-cou, beige-veston-camisole-de-force. Beige comme cet homme dans la cabine pas du tout révolté qu’on le lobotomise sur place. Une main bat le rythme sur sa cuisse, infléchissant de constantes vaguelettes à son pantalon en tweed… beige. Le traître, il aime ça..


Je m’invente une césure. La signature rythmique passe en 5/4, la batterie s’emporte dans les contretemps, le piano virevolte, dissone juste assez, la basse synthétique s’y oppose, alors elle devient contrebasse et appuie la guitare qui s’engorge de reverb et d’un léger effet de fuzz. Les cravates deviennent des anguilles bioluminescentes qui dansent au son de mon nu-jazz imaginaire. Je me tortille comme elles. Sur du 5/4, c’est un peu comme une crise d’épilepsie. Puis les portes s’ouvrent, évidemment, les portes finissent toujours par s’ouvrir, et encore, que du beige.


Salle d’attente et inconfort, le malaise avant l’entrevue. C’est pire aujourd’hui, j’ai l’impression. En partant à la hâte, j’ai laissé mon Ipod sur la table à l’entrée. Pas pu me détendre en marchant vers l’arrêt, une conspiration entre Doppler-Fizeau et un cortège de véhicules à sirène. Puis dans l’autobus, les visages bleuis des gens, tous ces gens qui fixent leur minuscule écran, qui s’échangent des bêtises qui se pissent dessus et qui aiment ça.


Je suis claustrophobe auditif, si un tel mal existe. Ça grince partout en dedans quand la musique ou les sons ambiants sont à chier. Alors, je m’enferme en moi, me bouche les récepteurs, repousse les ondes et repeins par-dessus le beige, mais souvent ça prend plusieurs couches. Aujourd’hui, la peinture s’écaille, je suis à bout dans cette salle d’attente horrible avec ces plantes en plastique ridicules…


On me convoque ! Je sens la nervosité qui monte, mais alors je me dis So What ? Miles en tête, un regain de courage, mes pas suivent la contrebasse de Paul Chambers en me dirigeant vers le bureau de mon peut-être-futur-patron. Kind of beige ce bureau. M’assoie de nouveau. Présentations, on se serre la main. Moite. Ça coule comme les progressions d’accords de Coltrane. Il remarque. Vous m’avez l’air tendu, attendez, je vais mettre un peu de musique. Ça y est, c’est reparti, anesthésie pour les tympans. Une reprise de Moondance par Sylvain Cosette. Il me pose des questions, mais je bloque. Sa voix s’emplit de distorsion, ne persiste qu’un long bourdonnement. Je gonfle mes joues comme si j’avais une trompette entre les lèvres, pour ne pas crier. Tous les projecteurs sont braqués sur moi, mais y’a rien qui sort. Enfin, une fausse note, une scie bémol, et les murs beiges qui virent au rouge.


Y’aura pas de rappel.





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