D – Alice Michaud-Lapointe

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Poème sale a demandé à 52 auteurs d’écrire sous l’influence du bavardage. Lisez leurs textes du 1er au 28 février 2013. Retrouvez les textes publiés antérieurement dans notre Table des matières




DÉCOR

Elle me disait tu sais, au fond, c’est un peu comme crier sous l’eau, tu le sens dans ton corps, ça vibre dans ta gorge, mais personne t’entend vraiment. Oser le premier commentaire, avoir le dernier mot, paroles, paroles, vaguelettes, dans cette piscine publique où tout le monde pisse. Des plongeons, des bombes, des flats et des flops, des likes attribués comme des notes. Les pouces levés vers le ciel ou tournés vers la terre ; toujours matière à débat pour nous, juges suprêmes du web, petits César d’occasion, qui barbotons dans la seule et même pataugeoire.

 

Ce n’est pas ce que j’ai dit, vous détournez mes propos, non, c’est vous qui me mettez des mots dans la bouche, je vous jure, vous vous méprenez, et en plus cette argumentation qui ne tient pas la route, arrêtez, c’est navrant, vraiment navrant, de tout ce que j’ai dit, vous ne retenez que



Moi, je lui répondais que ça me faisait penser à des vitrines, des belles vitrines bien garnies comme celles des bouchers, des fleuristes ou des magasins de jouets, des vitrines qui font immanquablement envie, devant lesquelles il est impossible de pas s’arrêter. Des vitrines menteuses qui changent chaque jour de couleur, de stock, de public cible.

Vends-moi du rêve, des idées, de la nouveauté, une identité, adule-moi, lance-moi des confettis, promis, je te donnerai tout, mon temps, mes souvenirs, mes secrets, je reviendrai chaque jour approuver, partager, créer mon livre à cœur ouvert Rousseau style, pour croire, ne serait-ce qu’un instant, que ça me fera mourir moins vite, que ça m’empêchera de disparaître, car oui, moi aussi j’ai peur de…

 

Puis toi, tu me demandais comment on s’en sortirait, de ce grand spectacle, de cette profusion de mots et d’images censée réduire la distance, l’écart entre les uns et les autres. Tu me disais, ça ne s’arrêtera donc jamais, ce n’est qu’une série de premières fois, une suite de représentations, d’actes manqués et de rideaux qui tombent.

 

Choisir ses répliques, le ton, l’émotion, le registre, le débit. Tenir son rôle jusqu’au bout. Statut engagé. Troll. Absurdité. Accomplissement personnel. Tweetfight. Check. La fois que. Discuss. Hommage à un mort. Scandale. Fin de session. Polémique. Citation d’auteur pour m’inspirer : «Tout est affaire de décor», Louis Aragon. Mais on aura beau vouloir les changer, ces décors en trompe-l’oeil, on en verra jamais l’envers. 24H de show, joutes oratoires de buffet all you can eat. De la performance pour tous les goûts.





Alice Michaud-Lapointe poursuit une maîtrise en création littéraire à l’Université de Montréal et travaille pour le magazine Spirale comme secrétaire de rédaction. Elle rêve secrètement de devenir bergère et de fabriquer son propre fromage de chèvre. Elle collabore aussi au webzine Les Méconnus et entretient une passion immodérée pour The Maury Show, les chaussettes en laine et les chanteurs québécois déchus.



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