F – François Rioux

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Poème sale a demandé à 52 auteurs d’écrire sous l’influence du bavardage. Lisez leurs textes du 1er au 28 février 2013. Retrouvez les textes publiés antérieurement dans notre Table des matières




FENÊTRE

J’ai vu beaucoup d’individus; j’ai visité quelques nations; j’ai pris ma part d’entreprises diverses sans les aimer; j’ai mangé presque tous les jours; j’ai touché à des femmes. Je revois maintenant quelques centaines de visages, deux ou trois grands spectacles, et peut-être la substance de vingt livres. Je n’ai pas retenu le meilleur ni le pire de ces choses : est resté ce qui l’a pu.

Paul Valéry, Monsieur Teste



À un bureau ça prend une fenêtre, qu’y disent, pour avoir accès au dehors, voir le monde vaquer, les pigeons chier, les nuages aller bonnement. Ça fait un bruit de fond, de la lumière pour les plantes, l’été des courants d’air, et l’hiver un jardin de givre qu’est-ce le spasme de vivre. Parfois on sort, puisqu’il le faut, avec des livres et des papiers, par la porte non pas la fenêtre, ce n’est pas le même dehors.


Sur la table de travail s’empilent livres, revues, films, monstre de paperasse, le téléphone qui ne sonne pas souvent, tant mieux. Sur l’écran d’ordinateur se superposent des rectangles qu’on appelle des fenêtres, elles donnent sur l’appel de textes de Poème sale, le brouillon pour Poème sale, un livre en chantier, d’autres brouillons, des notes, divers dossiers, des affaires de cégep, la musique, les internettes; pour passer d’une fenêtre à l’autre, on enfonce les touches Alt et Tab — c’est c’mmode. Les onglets du fureteur annoncent Gmail, courriel du cégep, Facebook, Blogger, pages de Wikipédia, webcomic, articles pas encore lus; on fait s’afficher tel onglet avec Ctrl et le numéro de l’onglet. La fonction « Explorateur de document[1] » de Word montre dans une section de la fenêtre les titres, l’architecture, les échafaudages du livre en chantier, Baudelaire aurait aimé, d’un clic on passe d’une suite à l’autre, d’un poème à l’autre, au gré des bonds de l’esprit — très c’mmode.


Boup, courriel de cégep, Alt+Tab, Ctrl+2 : répondrai demain. Ctrl+1 : la fille n’a pas répond. Ctrl+3 : viol de bonhomme de neige okay, statut spirituel commenter, mème comique like — les singes s’épouillent et les gens se likent. Alt+Tab : le curseur clignote sans se fatiguer, faudrait finir ce texte, avec les interférences. En 1813 ou à peu près Beethoven connaissait des soucis avec son neveu Karl, la fille n’avait pas plus répond, fallait trouver des contrats, souper, excréter. Il y a de l’interférence, il y en a toujours eu. Il y en a davantage, mais on vit plus longtemps. C’est peut-être un problème.


Ces fenêtres, ces onglets charrient beaucoup d’informations, beaucoup de détails, qui s’ajoutent à ceux rencontrés dans le dehors, le réel, puisqu’on est du vrai monde. Ça tombe bien, un écrivain fait justement dans le commerce de détail, il recueille, relie, transmute — restera ce qui le pourra. Même si parfois on a l’impression de fouir les vidanges de l’époque, ces détails, anecdotes, itérations, formes, cette « plasticité humaine » enfin, pour dire comme Monsieur Teste, on en fait des poèmes, ils nous parlent de la vie.


[1] Un peu de set-up requis.






François Rioux est né à Trois-Pistoles en 1980. Il a publié des poèmes (Soleils suspendus, Le Quartanier, 2010).



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