K – Simon Brousseau

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Poème sale a demandé à 52 auteurs d’écrire sous l’influence du bavardage. Lisez leurs textes du 1er au 28 février 2013. Retrouvez les textes publiés antérieurement dans notre Table des matières



Kif-Kif


L’autre jour, j’ai appris en fouinant sur Facebook qu’au moins deux personnes de mon entourage avaient déjà eu comme moi un chat noir qui s’appelait Kafka, et ça m’a irrité de me faire dépouiller net frette sec de l’originalité dont j’avais cru faire preuve en le nommant comme ça. TCHACK ! Kafka ne m’appartient pas. Il y a pourtant longtemps que je me suis résigné au fait qu’Internet allait me rappeler, jour après jour jusqu’à la fin des haricots, la banalité de mes pensées, même si j’espère toujours pouvoir écrire, dans un état de grâce, l’idée qui ne donnera aucun résultat de recherche sur Google. Aucun lien. Ça serait parfait, mais les idées circulent sur le Web comme s’il s’agissait d’une version très concrète du monde des Idées. Tout est là, en un sublime désordre, une école d’humilité qui peut nous montrer, par accumulation, à quel point le fait d’avoir une idée à soi est rare. Est-ce bien moi qui parle ?


Je sais que c’est irrationnel et que baptiser un chat n’est pas la plus grave des affaires, mais avoir eu la même idée que d’autres gens me contrarie. J’ai sans doute des tendances mystiques, puisque je me souviens avoir pensé que ce nom convenait parfaitement au chaton noir que j’avais adopté et qui roupillait roulé en boule au creux de mon espadrille. J’ai ressenti alors quelque chose comme l’impression réconfortante de la prédestination, et pour un instant le monde m’a semblé cohérent. Peut-être que le Web est l’incarnation d’une grande et triste vérité, à savoir qu’à force d’accumuler des singularités, on produit du semblable. On dit que le Web est l’apogée du culte de la personnalité, et effectivement nous investissons beaucoup de temps à modeler notre persona numérique, mais j’ai l’impression que ce bla-bla collectif révèle plutôt à quel point nous sommes limités dans notre capacité à maintenir un rapport au monde personnel. Le plus difficile pour nous aujourd’hui est peut-être de départager les pensées qui nous appartiennent de celles qui s’invitent dans notre tête. Toc-toc-toc… qui est là ?


À force de scruter le Web, j’ai fini malgré moi par envisager une petite théorie fataliste selon laquelle les idées surgissent indépendamment des êtres qu’elles habitent. Je n’y adhère qu’à l’occasion et le reste du temps je doute, mais de toute façon, si ce point de vue est exact, le fait d’y croire ou non n’a aucune importance. L’idée flotte quelque part sur le réseau, accrochée à des idées jumelles glaireuses comme des œufs de grenouille. Nul besoin d’avoir lu Borges pour ressentir à quel point le présent appartient désormais à la catégorie du déjà-vu. D’ailleurs, combien de chats ont porté son nom ? Si on recherche «Gato Borges» dans la banque d’images Google, on découvre qu’il aimait la compagnie des chats. Il y a une photo qui m’interpelle où on le voit de profil. Il est assis et regarde droit devant lui avec ses yeux éteints. Sa main gauche repose sur le cou d’un chat noir, comme s’il caressait une idée, alors qu’il appuie sa main droite sur une canne. On se demande s’il s’apprête à se lever ou à disparaître. Derrière lui, on aperçoit une bibliothèque bien en ordre. On ne connaît pas le nom du chat, mais j’aime imaginer qu’il s’appelle Kif-Kif et qu’il en est venu à penser, un peu comme son maître le disait à propos de la littérature, que les chats doivent apprendre à ignorer la rumeur du temps présent.






Simon Brousseau est doctorant en études littéraires à l’UQAM. Il est aussi codirecteur de Salon double. Il souhaite écrire un jour un livre qui détruira tout sur son passage. En attendant, il bavarde et prend des notes.








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