Poésie – Sylvie-Anne Boutin

©LCR(2013)-24
Luna Calmette-Ratelle – La valse perdue – 2012 – Photographie numérique
lunacalmetteratelle.blogspot.com





Une robe trop courte et des cheveux qui sentent la cigarette.





– Comment tu t’appelles ?


– … Simone.


Elle ne révèle jamais son vrai prénom lorsqu’elle va dans les bars. Ça ne renvoie à rien, elle le trouve moche, gris, sans âme. La musique est forte, elle n’a pas envie de parler. Seulement regarder. Une nouvelle robe et elle gèle. Elle ne sait plus toujours d’où elle vient exactement. Parfois, elle change sa voix, pour le plaisir. Elle aime se fondre ou se sublimer. Elle teint ses cheveux.


– Simone, ça te dit d’aller prendre un verre chez moi ?


Elle commande un gin-tonic. Sans glaçon. Elle a froid. Elle s’embête. Regard furtif vers la droite et la gauche. Reste immobile devant l’homme qui lui tend la main. Il insiste un peu. Elle voit son reflet dans le la surface en inox du bar. Ses cheveux en bataille. Elle sort de sa torpeur. Gros plan sur son visage sans couleur. Le bar est plein, elle a une nuit à remplir.


Son amie discute avec un autre garçon. Elle, elle a un regard qui brille. Yeux métalliques. Puis, ils dansent sans pudeur, les corps s’harmonisent, se fondent l’un dans l’autre. Ils ont chaud, quelque chose brûle. La lumière stroboscopique s’acharne sur eux.


Aux toilettes, six filles qui se regardent dans le miroir. Des visages avec des noms différents. Il est deux heures du matin. Yeux rouges de fatigue. Des cheveux blonds, rouges et noirs qui sentent la cigarette et le parfum acheté à la pharmacie. On entend en sourdine la musique électro du bar. Le séchoir à main et les portes des toilettes qui se ferment mal. Et elle frissonne dans sa robe trop courte.


Sortir dehors quelques instants. La tête plongée dans les fumées de cigarette. Les visages s’effacent entre les bouffées.


– Anna, je m’appelle Anna.


C’est le bar des désespérés, à l’heure du désespoir. Ses cheveux sont tristes. Elle veut seulement dormir. Last call. Elle n’a pas soif, mais elle a un shooter de vodka dans les mains. Bang. Rentrée dans un taxi. Bang. 3h A.M. L’heure qui ne veut plus rien dire, l’heure de toutes les excuses.


Elle se retrouve dans l’appartement d’un homme blond. Ils se roulent un joint. Rapidement, elle est nue dans un lieu inconnu. Le visage de l’homme entre ses jambes, elle ressent un vague plaisir. Quelque chose parcourt tout son corps. Elle observe le plafond, ferme les yeux. Il lui prend la tête, puis les cheveux. Ils gémissent. Elle s’enfouit quelques heures dans des draps sans odeur, sans nom. La tête plongée dans les vapes.


Il est encore tôt, samedi matin, elle retourne chez elle avec un mascara défraîchi. Le chignon défait et le besoin d’un oreiller propre.


7 h 41, ligne 11, Châtelet. Elle se penche vers le rail du métro. Trafic interrompu. Noeud d’impatience au travers de la gorge. Elle s’approche de l’escalier menant à la sortie.


Image trouble. Celle d’une femme assassinée et couverte d’une enveloppe métallique. Elle s’appelait Simone, Anna… Elle avait tellement de prénoms qu’elle avait oublié le sien, celui de naissance. Elle n’existe presque plus.


Elle regarde l’homme qui tient la caméra. Coupez.








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