Poésie – Marilyn Bernier

MIchèle F. Bérard, Spending time with my family, 2013, acrylique, 40 x 44 http://www.galeriebac.com/expositions/michele-f.-berard-yesno/
MIchèle F. Bérard, Spending time with my family, 2013, acrylique, 40 x 44
http://www.galeriebac.com/expositions/michele-f.-berard-yesno/




Printemps 21

 

Sans retenue, je m’égare
puis arrête tout ça là.

En sortant de l’appartement,
Je ne savais pas que le soleil frappait aussi bien.

Faut croire que ce printemps arrive
enfin.

 

Maman me disait tout le temps :
Prends ton mal en patience,
Ma belle fille.
Ton bicycle sortira du garage dès que la neige ira ailleurs.

Le rang a de la misère à se déprendre de l’hiver.

Ça peut être long, des fois.

 

Les routes bouetteuses me manquent.
Au point où j’en prendrais bien une au coin de ma rue,
Juste le long du dépanneur,
Sur Everett.

Tant qu’à y être, tant qu’a y être.
Ça ne ferait pas de tort à ma sale rue,
Pauvre,
Nue, et mal habillée par dessus,
Désuète.

 

Malgré tout, la beauté d’une renaissance est là.
Mes petits souliers se chaussent
Et je cours vers les raccourcis,
Mes chemins d’habituée.

 

Je l’aurai mon vin rouge.
Je les aurai mes fromages, mes raisins et tout le reste.

 

L’air, frais de surface
Mais chaud par le soleil,
La récente fonte des neiges,
Et les vas-et-vient de la rue Jean-Talon,
Me font rapidement sourire
Et me rendent ma bonne humeur.

J’accélère mon pas.

Au coin de Christophe-Colomb et Jean-Talon,
Les gens commencent à s’animer.
Beau samedi ensoleillé.
Ça sent plus que le congé.

De l’autre côté de la rue,
J’aperçois une troupe de quinquagénaires,
Tous joviaux, tenues sobres, mains dans les poches.

 

Ce n’est pas si jojo pour eux, par contre.

 

Leur père est mort,
Réginald,
Parti dans les airs, paf, comme ça,
Final bâton pour les poumons,
Fallait bien que ça se fasse, un jour ou l’autre.
Le papa maintenant au huitième ciel,
En exposition
Chez Alfred Dallaire.

 

Quand alors on pense à une pause, rendu là…
Comme un goût de bâtonnet de bois et de styromousse.
Rien de pire que la machine à café du sous-sol d’un salon funéraire.
Là, ici-bas, les gens parlent de tout, sauf de la mort.

 

Il faut sortir et c’est alors qu’on entrevoit :

 

Karine, 22 ans,
Juste en face,
À sa pause du Pharmaprix,
Elle tousse,
Retousse,
Fume sa toppe en se disant
Qu’elle arrêtera bientôt.

 

Je m’immobilise, quelques minutes, juste.
Je ne tousse pas, moi.

 

Et mon regard délaisse Karine
Vers un affrontement de chauffeurs fous,
Qui s’impatientent,
S’emmerdent,
Se tapent dessus
Presque au sang.
Le troupeau de curieux qui se précipite,
Ça finit par un gros tabarnak et Karine échappe sa cigarette
Et lance un calice j’ai pris juste deux poffes
Tout est foutu.

 

Un peu plus loin, coin St-Hubert,
Ça magasine des cellulaires plus intelligents que soi,
Des camisoles brillantes,
Des revues à potins,
Des faux ongles
Et des cardigans usagés.

J’essaie de recommencer à me détendre.

Des hommes aux vestons de cuir se retournent
Sur des filles aux grands yeux maquillés,
Aux lèvres charnues
Et aux fesses bombées.

Bienvenue dans l’ère du G-String bas de gamme.

 

Plus près de St-Denis,
Je savoure mes odeurs préférées,
Croise des amis,
Réapprivoise mon quartier.

Les gens s’excitent à l’idée d’un Marché
Rempli de bonnes choses,
De fraicheur et de couleurs.

On pense à sa fin de semaine,
Aux victuailles,
Aux saveurs nouvelles,
Aux soupers à préparer pour impressionner ses invités.

On achète des homards,
Des têtes de violons,
Des moules,
Des fromages à pâte molle,
Des ananas,
Des saussices à l’érable.

On veut que ce soir,
Encore,
Ce soit notre soir,
Encore et encore.

On en profite.

 

On espère qu’aujourd’hui,
Ce soleil-là brille toujours plus fort.
Que ces gens, ces inconnus,
Croisent notre regard.
Ces gestes, ces actions, tout ça,
on espère fort que ce ne soit pas les dernières.
Mais au bout du compte on n’y pense pas trop
ça tue.

 

On en profite fort, juste avant de tomber.
Juste avant de finir,
Nous aussi, comme tant d’autres,
Comme tonton Réginald.

 

Si de rares gens fantasment sur leur fin,
La plupart en ont peur, l’appréhendent,
Ou la fuient.

 

Alors on en profite,
En bien, en mal,
Le plus ou le moins vite possible,
Avant de s’en aller.

 

Avant de rapetisser,
Ici,
Ou ailleurs,
Dans un compartiment en plastique dur,
Sans âme,
Chez Monsieur Alfred Dallaire,
Parti lui-même depuis des décennies,
Souriant, bien fier devant,
Et derrière,
Sa prospérité.








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