Poésie – Danny Émond

Craig Kucia, When these inventions fall from the sky, then we can breath, huile sur toile.
Craig Kucia, When these inventions fall from the sky, then we can breath, huile sur toile.




Dimension parallèle



J’ai grandi au milieu des cris dans une maison dont le toit de tôle rouillait çà et là. Je n’ai pas d’histoire à raconter, à peine un nom, de ceux qu’on oublie vite. De mon enfance, il n’y a pas grand-chose à dire, sinon que je m’estime heureux aujourd’hui d’en avoir perdu des bouts. En fait, j’aimerais avoir une autre mémoire. Un passé plus consistant. Mes souvenirs sont troubles. Comme des rêves difficiles à rattacher au réel. Des impressions sans contours. Je cherche le sens de tout ça. Je me demande aussi si je n’ai pas fabriqué de toutes pièces certains instants de bonheur dans le lot: pour combler les brèches. Vaincre l’absurdité. Pouvoir survivre.

J’ai grandi avec les autres enfants, dans une cour de récréation où je m’amusais peu. Trop sérieux pour mon âge. Les crétins me lançaient le ballon en pleine gueule, me jetaient en bas des bancs de neige, me traitaient de tous les noms. Ils ne m’aimaient guère et je le leur rendais bien. Je saignais souvent du nez sans raison. Une vraie champlure. Quel plaisir d’en mettre partout! Il arrivait même qu’on me renvoie à la maison. Je pouvais alors quitter cette prison que j’aurais volontiers dynamitée. Une école où j’ai appris l’ABC de l’écœurement.

J’ai grandi en apprivoisant jour après jour la peur amalgamée aux fibres de mon être. Une peur fondatrice, la même que celle des animaux battus. Une peur agrippée au ventre, qui fait trembler, la nuit, qui secoue les nerfs comme un chien enragé. La peur de ne pas être aimé. La peur qu’on m’abandonne à l’intérieur d’un labyrinthe. La peur que tout s’écroule demain. La peur de rester seul pour toujours avec cet inconnu que j’aperçois chaque matin dans le miroir.

J’ai grandi dans le tumulte des fêtes, qui se terminaient parfois quand deux ivrognes en venaient aux poings. J’ai vu toutes sortes d’excès. J’ai vu des gens se détruire parce qu’ils étaient simplement heureux d’être encore en vie. J’en ai vu d’autres ramper pour une ligne de poudre et ne jamais se relever. J’ai vu des hommes tout foutre en l’air en un seul soir. J’ai vu des jeunes vieillir trop vite parce qu’ils en ont trop vu.

J’ai grandi parmi les fous dans une dimension parallèle où la folie n’existe pas. Il m’aura fallu bien des années pour le comprendre. Beaucoup de force pour garder toute ma tête et ne pas me jeter par la fenêtre. Le seul psy que j’ai consulté m’a assuré, après quelques rencontres, que nos entretiens s’avéraient inutiles, puisqu’il me savait plus sain que plusieurs gens « normaux ». J’ai douté de sa compétence, puis de son diagnostic. Puis je n’y ai plus repensé.

J’ai grandi entre les murs de ma chambre sans fenêtres, avec un chat obèse et une télévision en noir et blanc. Des heures et des heures à me flétrir la rétine… J’écoutais des films d’horreur en boucle et n’avais aucun projet. Sauf devenir tueur en série. Ou le prochain Messie. Mais je n’y tenais pas tant que ça. Et j’insérais une autre cassette dans le magnétoscope en attendant que les choses changent. Et le soir, sous les couvertures, dans l’obscurité, à l’abri du monde, j’imaginais que je n’étais pas moi.




Je rêvais d’être n’importe qui. Sauf moi.







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