Poésie – Marie-Pier Daveluy

Michael Williams, Morning Meditation with Mud and Jenny Mac, Huile, peinture en aérosol sur toile, 2013.
Michael Williams, Morning Meditation with Mud and Jenny Mac, huile, peinture en aérosol sur toile, 2013.





Je vous entends, chaque soir je vous entends. Et même qu’alors l’aube éclaire, ça ne finit pas de s’ébruire. Là, tout contre le creux des vagues qu’elle rabat sur moi, il y a ces voix fugitives qui me murmurent. Un visage tendre et indistinct émerge, fauve, à petits pas de bête contre la surface du temps. Me rive aux lèvres somptueuses de l’abîme un matin de mai.





Il y avait ce pont tout en hauteur depuis lequel tu m’apparaissais suspendu, ton bras vers moi comme une malle tendue pour la poste restante du centre du monde. Assez grande pour contenir des histoires à tapisser de blanc la falaise entière. Une falaise ou un ravin, car pour toi comme pour moi, c’est devenu sans importance. Tu m’as souri. Et nous nous sommes roulés dans la boue. Nos cheveux s’emmêlaient autour de nos épaules, comme s’il n’y avait que ça.




Il y a les hommes sous terre et les autres dessus. Et les cadavres que l’on exhume pour enterrer les autres vivants.. Leur emplir la parole de poussière comme l’enfant qui trépigne les doigts vissés aux oreilles en signe de grand refus. D’entendre, même à demi-mot.




Les yeux fixés comme à l’intérieur, une cage de verre. Cassants, les yeux. Et ces cheveux qui poussent, persistent dans la mort jusqu’à n’y plus voir, lèchent la vitre; le grand vertige. La loi des fous. Soi comme un autre peut-être alors que les frontières se brisent. Et ces ongles, qui toujours s’allongent contre la cage, les yeux de verre, déchirants, abjectes.





Un piaillement de guerre sourd par-devant les noyés / comme au commencement des saisons / une rage muette dans la crue des eaux / le chant des morts laissés derrière / dans un instant de souffle chaud  / la fulgurance de l’été / brûlant de fuite / au centre de mon ventre la rage tranchante / toutes armes confondues / et la guerre toujours /pendue entre les chants la fuite les corps / noyés / en moi et tout autour / la rage par-delà l’autre rive / nouée en une seule arme / dans le ramage de l’automne / ce fiel sous ma hanche / l’aumône des corps / pourris





juillet dans la gorge / juillet alors que le lilas crève  / exhale la rumeur de l’automne / le chanvre sec / craque / sous la morsure de l’air / l’écho du murmure que sème le cri lointain du départ des oiseaux soulève la poussière les parfums lancinants du lilas / embaument  / l’étouffement des sols / l’été





Alors dire / dire pour dire adieu / la mer qui roule au fond de la gorge / le mal martelé à coups de syllabes / frustres / impuissantes / impuissantes parce que fascinées / parce qu’horrifiées de fascination devant l’amour dévoré trop loin tombé dans l’estomac / un verre pur poli au pouls du sang / menaçant / à chaque instant de rompre/ me rompre / les veines / dire / marteler à coups de pied pour ne pas / avaler / l’amour à mourir/ cette peur de moi comme en dernier recours / alors dire encore / « s’accrocher » /  puis dire le vertige parce qu’accroché / au bord de / dire pour ne pas mourir / à bout de souffle marteler l’air vider la cage / l’angoisse / au ras de moi la cage de verre menace / d’éclatement / là/ bien au centre / l’ivresse des pépiements dévorants / le ventre du dire / la destruction des charognards /alors dire / redire adieu / au bord de rien redire encore ce grand vertige la mort / encore / la lutte ce refus net/ moi à briser comme le verre à marteler la cage à faire mourir





J’attends / j’attends les oiseaux / les corbeaux / au centre de mon ventre les charognards / j’attends une brûlure immense / des milliers de pépiements / une somme d’amour grotesque / arraché / hors de moi comme une plaie / j’attends / j’attends un phare comme la douleur / des viscères ouverts en pleine lumière / qu’ils me rongent / bien au centre / là / j’attends les oiseaux /  des maux enduis de salive / leurs crachotements / le sang comme une jouissance affreuse / d’enfin pouvoir / pouvoir comme vivre / attendre de vivre / l’origine / les ravages ensevelis / très loin en moi jusqu’à n’y plus être / j’attends la morsure / l’amour / j’attends / j’entends les oiseaux



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